Samedi 31 octobre, à 19 h 57, dans le stade Abdoulaye-Wade de Diamniadio, à une trentaine de kilomètres de Dakar, le président Bassirou Diomaye Faye a prononcé la formule rituelle : « Je proclame ouverts les 4es Jeux olympiques de la jeunesse d’été à Dakar ». Devant lui, des lutteurs exécutant le bàkk, Baaba Maal et Daara J Family sur scène, la délégation des réfugiés défilant pour la première fois et, dans la tribune, Paul Kagame et le prince Albert II de Monaco. Pour la première fois de l’histoire, une compétition olympique se tient en Afrique. Le Sénégal a réussi son entrée. Il faut désormais mesurer ce que la fête coûtera, et à qui elle profitera politiquement.
Les chiffres disent l’ampleur du pari. Jusqu’au 13 novembre, environ 2 700 athlètes de 14 à 17 ans, venus de plus de 200 comités nationaux olympiques, disputent 153 épreuves dans 25 sports, répartis entre Dakar, Diamniadio et la station balnéaire de Saly. La délégation sénégalaise aligne 136 athlètes. Plus de 6 000 policiers et 5 000 gendarmes ont été mobilisés, selon Le Soleil et l’Agence de presse sénégalaise. Attribués à Dakar dès 2018, puis reportés de quatre ans par la pandémie de Covid-19, ces Jeux ont traversé deux présidences et une alternance. Ils sont aujourd’hui le premier grand rendez-vous international du pouvoir issu du Pastef.
Le premier gain est diplomatique. Le jour même de l’ouverture, Bassirou Diomaye Faye présidait au palais du Roi Fahd un sommet consacré au sport et au développement durable, aux côtés de la présidente du Comité international olympique, la Zimbabwéenne Kirsty Coventry, du chef de l’État mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani et d’Albert II. La veille, il avait accueilli le Sierra-Léonais Julius Maada Bio. Pour un pays dont l’image financière a été abîmée par la découverte de dettes cachées, l’occasion de se montrer en organisateur fiable est précieuse. Le chef de l’État en a fait un message à la jeunesse : « Vous ne constituez pas un problème à gérer, vous êtes notre énergie renouvelable ».
Le deuxième enjeu est budgétaire, et il est nettement moins radieux. Le président du comité d’organisation, Mamadou Diagna Ndiaye, également membre du CIO, chiffre le budget de fonctionnement à 32 milliards de francs CFA, financé à environ 60 % par le CIO et ses partenaires, et récuse le chiffre de 80 milliards qui circule. Mais ce périmètre exclut les routes, la rénovation du stade Iba-Mar-Diop, la piscine olympique ou le village de Diamniadio, appelé à devenir un campus universitaire. Le plan de financement global présenté en 2024 dépassait 100 milliards, dont 36 milliards à la charge de l’État et un prêt de l’Agence française de développement. Dans un pays dont la dette publique dépasse 119 % du PIB, chaque milliard compte.
Or c’est précisément au moment où le monde regarde Dakar que l’impasse financière se durcit. Le 30 octobre, la commission des finances de l’Assemblée nationale a rejeté pour la deuxième fois le projet de loi de finances rectificative 2026, en bloc et avec les amendements de compromis proposés par le gouvernement. Le Pastef, majoritaire, exige un encadrement des fonds politiques. Dans un communiqué du 31 octobre, le ministère des Finances a regretté qu’aucune contre-proposition n’ait été formulée et rappelé le lien entre ce texte, les négociations avec le Fonds monétaire international et un accès difficile aux marchés. L’accord conclu en septembre au niveau des services du FMI, pour environ 2,2 milliards de dollars sur trois ans, attend toujours l’aval du conseil d’administration.
Derrière la procédure se joue la rivalité qui structure désormais la vie politique sénégalaise. Limogé de la primature en mai, Ousmane Sonko a été élu le 26 mai à la présidence de l’Assemblée nationale, où son parti détient une majorité écrasante. Le gouvernement est conduit depuis par l’ancien cadre de la BCEAO Ahmadou Al Aminou Lô ; c’est lui qui a accueilli Kagame et Albert II à leur arrivée. Le jour de l’ouverture, Ousmane Sonko a souhaité la bienvenue aux délégations, félicité le CIO, le comité d’organisation et le maire de Dakar, Abass Fall, sans citer le chef de l’État. Seneweb y a vu une omission révélatrice. Il a promis de visiter le village olympique et d’assister à une ou deux épreuves.
Il serait pourtant réducteur de lire ces Jeux à travers le seul prisme de la querelle au sommet. Les billets, vendus entre 1 000 et 5 000 francs CFA, ont été pensés pour un public populaire, et plus de 300 000 places ont été réservées aux jeunes et aux écoles. Le sport sénégalais, qui ne compte qu’un médaillé olympique, l’athlète Amadou Dia Bâ, en 1988, espère y trouver un vivier. La ministre de la Jeunesse et des Sports, Djirèye Clotilde Coly, a salué une cérémonie qui a « magnifié la richesse de notre culture ». Sur ce terrain, le pari culturel est gagné.
La question est de savoir si l’élan survivra au 13 novembre. Les autorités sanitaires ont relevé le niveau d’alerte face au risque d’importation d’Ebola après le cas confirmé à Abuja, et chaque incident serait scruté. Surtout, la loi de finances rectificative devra revenir devant les députés, et la facture des Jeux pèsera dans le débat. Bassirou Diomaye Faye a gagné la bataille de l’image. Ousmane Sonko tient celle des chiffres. Si les deux hommes ne trouvent pas de compromis rapidement, le Sénégal risque de vivre un paradoxe cruel : avoir réussi la fête de la jeunesse mondiale tout en laissant sa propre jeunesse face à l’austérité qu’impose une crise de trésorerie évitable.