21 octobre 2026
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Analyse Politique

Sénégal : avec la loi de finances rectificative, Sonko fait de l’Assemblée l’arme du divorce avec Faye

Le 19 octobre, à Dakar, Ousmane Sonko a prévenu : les députés de Pastef ne voteront pas en l’état la loi de finances rectificative 2026. Subventions aux carburants amputées, gasoil à 867 FCFA, bourses sociales rognées : le président de l’Assemblée nationale du Sénégal conteste le budget de Bassirou Diomaye Faye. Et la dette attend.

21 octobre 2026 • 4 min 855 mots
Sénégal : avec la loi de finances rectificative, Sonko fait de l’Assemblée l’arme du divorce avec Faye
Sénégal

Lundi 19 octobre 2026, au King Fahd Palace de Dakar, Ousmane Sonko a refermé le conclave des cadres de Pastef par une conférence de presse qui ressemblait à un ultimatum. Le président du parti majoritaire, qui préside aussi l’Assemblée nationale du Sénégal, a annoncé que ses députés ne voteraient pas « en l’état » le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, malgré la demande d’examen prioritaire formulée par le président Bassirou Diomaye Faye. « Pour le moment, nous ne rejetons rien, nous ne validons rien », a-t-il déclaré, selon le site Madar. Avant d’ajouter, pour ceux qui n’auraient pas compris : « S’il est maintenu tel quel, nous rejetons. »

La scène aurait été inimaginable il y a un an. Sonko et Faye ont conquis le pouvoir ensemble en 2024, le premier ayant cédé au second la candidature présidentielle. Le 22 mai 2026, le chef de l’État a limogé son Premier ministre. Quatre jours plus tard, celui-ci était élu à la tête de l’Assemblée nationale, rapportait alors Financial Afrik. En juillet, Bassirou Diomaye Faye annonçait la création de son propre parti, consommant la rupture, selon Madar. Depuis, le Sénégal vit une cohabitation qui ne dit pas son nom : un président et son gouvernement, dirigé par Ahmadou Al Aminou Lô, face à une majorité parlementaire qui obéit à l’ancien Premier ministre. La LFR 2026 est le premier terrain où cette dissidence peut se traduire en actes.

Sur le fond, Ousmane Sonko a choisi ses cibles avec soin. La première touche le portefeuille de chaque Sénégalais. Selon ses chiffres, repris par Madar, le projet ramène les subventions aux produits pétroliers de 790 à 552 milliards de francs CFA, soit une baisse d’environ 30 %. Le président de l’Assemblée attribue cette coupe aux engagements pris auprès du Fonds monétaire international (FMI), qui plafonneraient ces subventions à 1 % du PIB. Conséquence annoncée : le litre de gasoil passerait à 867 francs CFA, avec un effet en chaîne sur le transport, le pain et le riz. Les crédits d’investissement reculeraient, eux, de 555 milliards.

La deuxième cible est sociale. Les bourses de sécurité familiale disposaient de 35 milliards de francs CFA dans la loi de finances initiale ; le gouvernement avait promis de doubler l’enveloppe, à 70 milliards. Selon Ousmane Sonko, cité par Pulse Sénégal, la LFR n’y inscrit que 22 milliards. Il dénonce aussi des réductions dans l’Éducation nationale, la Famille et la Solidarité, ainsi que la Formation professionnelle. La troisième cible, enfin, est politique : le Plan de redressement économique et social (PRES), lancé lorsqu’il dirigeait le gouvernement. Le document budgétaire n’en attend plus que 311,5 milliards de recettes à fin 2026, contre 762,9 milliards initialement inscrits, relève Xalima. Sonko y voit un sabotage de son héritage.

Le dossier de la dette donne à ce bras de fer une portée qui dépasse Dakar. Le Sénégal négocie la restructuration de sa dette publique dans le cadre commun du G20 ; selon SeneNews, le Trésor américain souhaite qu’elle soit bouclée en moins d’un an. Ousmane Sonko, qui conteste ce choix, a résumé sa position d’une formule : « Le Sénégal n’avait pas besoin d’être le premier cobaye de cette nouvelle initiative du G20 », rapporte Pulse. Pour l’ancien Premier ministre, le pays disposait d’autres leviers, des ressources internes aux partenaires régionaux. Le problème est que la crédibilité d’une restructuration repose précisément sur la capacité d’un gouvernement à faire voter ses engagements. Un budget bloqué au Parlement est un signal que les créanciers savent lire.

Faut-il pour autant voir dans la position de Sonko un simple sabotage ? Ce serait trop court. Ses arguments sur le pouvoir d’achat touchent juste dans un pays où le carburant pèse sur tous les prix, et où un préavis de grève de trois jours du syndicat d’enseignants G7, signalé par SeneNews, rappelle la tension sociale. Sa demande d’encadrer par la loi l’usage des fonds spéciaux, « l’argent des Sénégalais, l’argent du contribuable », selon ses mots rapportés par Pulse, relève d’une exigence de transparence difficile à contester. Mais l’ancien Premier ministre a lui-même dirigé un gouvernement engagé dans des discussions avec le FMI. Feindre de découvrir aujourd’hui le prix des engagements pris par l’État relève davantage de la stratégie que de la surprise.

Car l’enjeu est aussi électoral et institutionnel. En défiant publiquement Ahmadou Al Aminou Lô à un débat sur les finances publiques, Ousmane Sonko se pose en gardien du projet initial de Pastef face à un exécutif qu’il accuse de s’en écarter. Il prend soin de dire qu’il ne cherche pas le blocage institutionnel et promet des amendements. Il menace aussi de s’opposer à la loi de finances initiale de l’année suivante si ses conditions ne sont pas retenues. La méthode est classique : faire de chaque vote budgétaire un test de loyauté, et laisser au président la responsabilité d’une éventuelle crise.

Le gouvernement n’avait pas encore réagi au soir du 19 octobre. Ses marges sont étroites. Céder sur les subventions, c’est rouvrir la discussion avec le FMI et retarder la restructuration ; tenir bon, c’est risquer un rejet qui priverait l’État de son budget rectifié au pire moment. Entre les deux, Bassirou Diomaye Faye devra choisir s’il gouverne avec l’Assemblée de Sonko ou contre elle. Au Sénégal, la cohabitation n’est inscrite dans aucun texte. La LFR 2026 est en train de l’écrire.

Par Aïssatou Diallo