Mardi 27 octobre 2026, à la périphérie de Ziguinchor, des gendarmes effacent à la hâte des inscriptions peintes sur les murs d’une concession. D’autres emportent des documents, du matériel de sonorisation, des chaises. Les images, diffusées par le site sénégalais GMS et reprises par l’AFP, montrent la fin d’un lieu que les autorités présentent comme le siège du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), dans la zone de Lyndiane, au lieu-dit Mangoukouro. Selon le communiqué de la Gendarmerie nationale, 28 personnes, dont neuf femmes, ont été interpellées, « soupçonnées d’appartenir au MFDC ». Le drapeau du mouvement, hissé pour l’occasion, a été « rapidement abaissé », rapporte GMS.
La date ne doit rien au hasard. Le 27 octobre 2019, Abdou Elinkine Diatta, ancien porte-parole de l’abbé Augustin Diamacoune Senghor et figure de l’aile politique du MFDC, était assassiné dans son village natal de Mlomp, dans le département de Bignona. Sept ans jour pour jour après sa mort, ses partisans s’étaient réunis pour lui rendre hommage. Le quotidien national Le Soleil décrit un site orné du drapeau et de l’hymne du mouvement, de photos de ses responsables et de ses symboles. Pour les autorités, ce déploiement relevait de la provocation. Pour les militants, c’était une commémoration.
Le bilan de l’opération reste flou, et ce flou est en soi une information. La gendarmerie parle de 28 interpellés, une source sécuritaire citée par l’AFP en compte 30, une source proche du MFDC en revendique 33. Dix-sept téléphones portables, des documents, des drapeaux et des insignes ont été saisis, et les personnes interpellées remises à la Section de recherches de la gendarmerie de Ziguinchor. Selon la source sécuritaire de l’AFP, elles ont été progressivement relâchées, les dernières le mercredi 28 octobre « sur instruction du procureur de grande instance de Ziguinchor ». Le camp indépendantiste affirme au contraire que deux personnes restaient retenues jeudi. La gendarmerie, elle, invoque « la préservation de l’ordre public et de l’intégrité territoriale ».
Pour mesurer la portée du geste, il faut revenir à février 2025. À Bissau, sous la médiation d’Umaro Sissoco Embalo, alors président de la Guinée-Bissau, l’État sénégalais et le MFDC annonçaient un accord de paix, présenté par Ousmane Sonko, alors Premier ministre, comme la clôture de trois jours de négociations. Ce texte prolongeait le dépôt des armes par quelque 250 combattants à Mongone, en mai 2023. Le conflit, ouvert en décembre 1982, a longtemps poussé les combattants à chercher refuge en Gambie ou en Guinée-Bissau, ce qui fait de la diplomatie régionale une pièce maîtresse de tout règlement. Depuis, le pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye a fait de la Casamance une vitrine de sa politique de réconciliation, autour de la réinstallation des déplacés et du désenclavement. La rébellion, divisée en plusieurs factions, accusée de vivre des trafics de bois et de chanvre, est affaiblie militairement depuis plusieurs années.
C’est justement parce que la menace armée a reculé que l’opération du 27 octobre interroge. L’État ne s’est pas attaqué à un maquis ni à un dépôt d’armes, mais à un lieu de mémoire et de parole, situé en ville, à portée des caméras. Aucune arme ne figure parmi les saisies rendues publiques. En traitant une commémoration comme un trouble à l’ordre public, Dakar envoie un signal clair : la paix négociée n’emporte pas la reconnaissance d’un espace politique pour le MFDC. Le drapeau peut être replié dans les accords, il ne peut pas flotter à Ziguinchor. La ligne se défend juridiquement, l’intégrité du territoire étant un principe constitutionnel. Elle est politiquement plus risquée.
Car la Casamance a appris à lire les symboles. Le cas d’Amidou Djiba, présenté par Le Soleil comme porte-parole et figure du mouvement, le rappelle : interpellé à Ziguinchor en août 2025, emprisonné puis transféré à Dakar, il n’a obtenu une liberté provisoire qu’à la fin de septembre 2026. Une aile politique que l’on arrête, que l’on poursuit et dont on démantèle le siège a peu de raisons de croire qu’il existe un débouché civil à sa cause. À l’inverse, ceux qui, dans les franges du mouvement, se méfient de tout compromis pourraient trouver dans chaque coup de filet un argument. Le risque n’est pas un retour immédiat aux armes ; c’est l’assèchement progressif des interlocuteurs modérés.
Le pouvoir dispose néanmoins d’arguments. La libération rapide des interpellés, sur décision du parquet, traduit une volonté de démonstration plutôt que de répression. Et le gouvernement ne peut ignorer qu’un siège assumé, avec drapeau, hymne et portraits de dirigeants, ressemble à l’embryon d’une représentation parallèle. Il est d’ailleurs significatif que le communiqué du Conseil des ministres du 28 octobre, présidé par Bassirou Diomaye Faye, ne mentionne pas la Casamance : Dakar traite l’affaire comme une opération de police, non comme un événement politique. C’est une manière de la minimiser. C’est aussi une manière d’éviter le débat.
La question posée à Dakar dépasse donc Ziguinchor. Un processus de paix ne se mesure pas seulement au nombre de fusils rendus, mais à la place laissée à ceux qui les ont rendus, ou qui ne les ont jamais portés. Le président Faye a fait de la réconciliation casamançaise l’un des marqueurs de son mandat. Il lui reste à dire si la mémoire d’Abdou Elinkine Diatta relève de l’histoire régionale ou de la sédition. Tant que la réponse viendra des gendarmes, le MFDC continuera d’exister là où l’État le redoute le plus : dans les symboles.