19 octobre 2026
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Analyse Économie

Le Sénégal suspend à nouveau les importations de sucre à partir de novembre

Le 17 octobre, le ministère sénégalais de l’Industrie et du Commerce a annoncé une nouvelle suspension des importations de sucre dès novembre, pour huit à neuf mois. Objectif affiché : protéger la Compagnie sucrière sénégalaise. Difficulté : avec 30 000 tonnes en stock et quelque 140 000 tonnes produites par an, la CSS ne couvre pas seule le marché.

19 octobre 2026 • 4 min 864 mots
Le Sénégal suspend à nouveau les importations de sucre à partir de novembre
Sénégal

Samedi 17 octobre 2026, à Dakar, un communiqué du ministère de l’Industrie et du Commerce a relancé l’un des feuilletons économiques les plus disputés du Sénégal. Signé par le ministre, Serigne Guèye Diop, et transmis à l’Agence de presse sénégalaise (APS), il annonce que les importations de sucre seront « de nouveau arrêtées » à partir de novembre, pour une durée de huit à neuf mois, ajustable selon la production locale et les besoins du marché. Les déclarations d’importation de produits alimentaires (DIPA) prendront fin « dès la reprise effective des activités industrielles de la Compagnie sucrière sénégalaise », la CSS, rapporte Le Soleil. Le ministre se dit « pleinement conscient » de l’écart de prix entre le sucre local et le sucre importé. Il ne le chiffre pas.

Le décor est connu. La CSS, installée à Richard-Toll, dans la vallée du fleuve Sénégal, est le seul producteur industriel du pays et l’un de ses plus grands employeurs. Sa campagne 2025-2026 a produit 140 653 tonnes, au-dessus de l’objectif de 139 450 tonnes, indiquait Le Soleil en juin. Le gouvernement alterne depuis un an protection et ouverture. Selon le communiqué du ministère publié en juillet, les importations avaient été suspendues à partir du 15 décembre 2025, avant d’être rouvertes le 15 juillet 2026, pour sécuriser l’approvisionnement à l’approche du Magal de Touba et du Gamou. Le texte du 17 octobre évoque, lui, une suspension de novembre 2025 à août 2026. Le flou des dates dit déjà l’improvisation.

Le premier écueil tient aux volumes. En juillet, le ministère lui-même estimait la consommation nationale à environ 25 000 tonnes par mois, soit près de 300 000 tonnes par an, et rappelait que les mois d’août à novembre sont traditionnellement couverts par des importations. Même en retenant l’estimation plus basse avancée en juin par la direction régionale du commerce de Saint-Louis, entre 17 000 et 18 000 tonnes par mois, la production annuelle de la CSS ne couvre pas la totalité de la demande. Les 30 000 tonnes de stock annoncées le 17 octobre représentent un peu plus d’un mois de consommation au rythme évalué par le ministère. Le stock de sécurité exigé par l’État, un mois de consommation, est donc à peine atteint au moment où la frontière se referme. Sur huit à neuf mois de fermeture, la demande atteindrait, au rythme retenu par le ministère, entre 200 000 et 225 000 tonnes. Même une campagne record ne suffirait pas sans compléments. Détail révélateur, la CSS a elle-même reçu des DIPA pour compléter son offre sur le marché intérieur, indique Le Soleil : le producteur national importe pour tenir le marché qu’on lui réserve.

Le deuxième écueil tient aux prix. Le communiqué l’admet sans détour : le sucre importé est aujourd’hui moins cher que le sucre produit localement. Fermer le marché revient donc à demander aux ménages de payer la différence, ou à l’État de l’absorber, par des moyens que le communiqué ne précise pas. Le ministère affirme vouloir « protéger le pouvoir d’achat des ménages tout en soutenant l’outil industriel local ». Les deux objectifs peuvent se concilier sur une campagne pleine. Ils se contredisent dès que la production tarde ou que les stocks s’épuisent, comme l’a montré la réouverture précipitée de juillet.

Le troisième écueil est celui de la confiance. En juillet, la CSS contestait déjà la version gouvernementale : son représentant, Louis Lamotte, assurait, selon Le Quotidien, que la société disposait de 50 000 tonnes et qu’il n’existait « aucun risque de pénurie ». L’État, de son côté, affirmait que les stocks avaient « fortement baissé ». Un mois plus tôt, la direction régionale du commerce de Saint-Louis assurait pourtant, selon Le Soleil, qu’il n’y avait « aucun risque de pénurie d’ici 4 mois ». Quand le producteur et le régulateur ne s’accordent pas sur le niveau des réserves, chaque décision d’ouverture ou de fermeture devient un signal pour les spéculateurs. Les commerçants grossistes anticipent, stockent, puis relâchent, et le consommateur de Pikine ou de Kaolack paie la volatilité qu’aucun communiqué ne mentionne.

La politique sucrière sénégalaise souffre moins d’un mauvais choix que d’une absence de cadre. Protéger une industrie locale qui fait vivre la vallée du fleuve est un objectif défendable, et la CSS a investi : sa capacité de broyage doit passer de 8 000 ou 9 000 tonnes à plus de 12 000 tonnes de cannes par jour, avec une nouvelle chaudière annoncée pour la prochaine campagne, selon Le Soleil. Encore faut-il que cette campagne démarre à temps : le communiqué conditionne la fin des DIPA à une reprise industrielle dont il ne donne pas la date. Mais une protection gérée par communiqués saisonniers, ouverte avant les fêtes religieuses et refermée à la reprise de la campagne, ne donne de visibilité ni au producteur ni aux importateurs. Elle transforme une politique industrielle en arbitrage permanent entre lobbies.

L’alternative n’a rien d’exotique : un contrat pluriannuel entre l’État et la CSS, fixant des objectifs de production, un calendrier d’importations complémentaires publié à l’avance et une formule de prix transparente. Le gouvernement du président Bassirou Diomaye Faye aurait tout à gagner à sortir du pilotage à vue. Le communiqué du 17 octobre salue des échanges « constructifs » avec la CSS et les partenaires sociaux. Il manque encore l’essentiel : un chiffre sur l’écart de prix, un volume garanti, une date ferme. Sans eux, le sucre restera ce qu’il est devenu au Sénégal, un baromètre de l’improvisation.

Par Tunde Adeyemi