Mercredi 21 octobre 2026, au Palais des Nations, à Genève, Alexandre Fasel a résumé en une phrase ce que deux ans et demi de diplomatie n’ont pas su enrayer. « La guerre au Soudan est devenue une guerre de drones ; elle tue surtout des civils », a déclaré le secrétaire d’État suisse, selon ONU Info. Autour de la table, coprésidée par la Suisse et les Nations unies, siégeaient 21 pays et cinq organisations internationales, rapporte Radio Tamazuj. Deux chaises restaient vides : les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) n’étaient pas invitées. Pour la paix au Soudan, la sixième réunion consultative de Genève a surtout montré que les médiateurs se parlent entre eux.
Le format est assumé. Ces réunions consultatives sur le renforcement de la coordination des initiatives de paix ne sont pas des négociations, mais un mécanisme destiné à aligner les médiateurs, explique l’ONU. Le Caire en juin 2024 puis en janvier 2026, Djibouti en juillet 2024, Nouakchott en décembre 2024, Bruxelles en juin 2025 : Genève prolonge une série dont aucune étape n’a produit de trêve. Pekka Haavisto, envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Soudan, avait consacré la première session à la désescalade, présentée comme l’occasion d’explorer des pistes concrètes. À la clôture, il n’y avait ni cessez-le-feu, ni calendrier de négociation directe, ni échange de prisonniers, constate The Rio Times.
Le terrain, lui, ne laisse aucune place à l’attente. La guerre, déclenchée en avril 2023 entre deux anciens alliés qui avaient pris ensemble le pouvoir lors du coup d’État de 2021, entre dans sa quatrième année. Près de 34 millions de Soudanais ont besoin d’une aide humanitaire, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA). Environ 11 millions de personnes ont été déplacées, rapporte Africanews, et huit millions d’enfants sont privés d’école, selon l’Unicef. Alexandre Fasel a évoqué des conditions proches de la famine au Darfour et au Kordofan. Le 19 octobre, deux jours avant l’ouverture des travaux, des drones ont frappé le marché d’Amiet, dans la zone disputée d’Abyei, faisant plus de 150 morts selon l’administration locale citée par Radio Tamazuj.
Faut-il pour autant tenir Genève pour un échec ? Le diagnostic mérite nuance. Le problème soudanais n’est pas l’absence de médiateurs, mais leur abondance. Le Quintette réunit l’Union africaine, l’IGAD, l’ONU, l’Union européenne et la Ligue arabe. Le Quad associe les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte, que l’envoyé onusien devait rencontrer en marge de la réunion. Chaque format porte son agenda, ses relais et ses priorités, et les belligérants ont appris à jouer de cette dispersion. Rassembler tout le monde dans une même salle, c’est tenter de priver l’armée comme les FSR de la possibilité de choisir leur médiateur au gré des rapports de force.
Mais la coordination bute sur une contradiction que le communiqué final ne règle pas. Les envoyés de plus de vingt pays ont appelé les États et les acteurs non étatiques à cesser d’alimenter la guerre, en mettant fin à la fourniture de mercenaires, de financements et de matériel militaire, rapporte Streamline Feed. Or plusieurs signataires de cet appel sont soupçonnés d’en être la cible. Les Émirats arabes unis sont accusés de soutenir les FSR, ce qu’ils démentent, et l’Égypte est perçue comme alignée sur l’armée, souligne The Rio Times. Le Quad, censé œuvrer à une trêve humanitaire, ne pèsera que si ses membres exercent des pressions compatibles. Tant que les parrains des belligérants siègent aussi parmi les médiateurs, la désescalade restera un vœu adressé à soi-même.
Reste la logique militaire, la plus têtue. Selon The Rio Times, les deux camps croient encore à une victoire par les armes, ce qui rend un cessez-le-feu moins attractif que la poursuite des combats. La réunion de Genève n’imposait aux FAS comme aux FSR aucune obligation de cesser le feu, de retirer leurs forces ou d’ouvrir des routes d’approvisionnement. La guerre de drones décrite par Alexandre Fasel a en outre abaissé le coût politique de l’escalade : frapper à distance un marché ou un convoi expose moins ses propres troupes et brouille les responsabilités. Après la frappe d’Amiet, Khartoum a démenti toute implication, selon Radio Tamazuj. L’impunité technique nourrit l’impunité politique.
Le communiqué final contient pourtant une ligne qui compte. Les participants y rejettent toute partition du Soudan et toute structure de gouvernance parallèle, et réaffirment la souveraineté, l’unité et l’intégrité territoriale du pays. Ils plaident pour un processus inclusif, conduit par les Soudanais et associant les femmes et les jeunes, une exigence que l’ambassadeur suisse Tim Enderlin a également défendue. C’est un garde-fou diplomatique contre la fragmentation de fait du territoire, et un message adressé aux deux camps : aucune conquête ne vaudra reconnaissance.
Pekka Haavisto s’est engagé à réunir ce groupe consultatif tous les trois mois, et un groupe de travail technique doit préparer une septième réunion, dont ni la date ni le lieu ne sont fixés. Ce rythme trimestriel dit tout du décalage. Au Darfour et au Kordofan, les drones frappent à l’échelle de l’heure ; à Genève, la diplomatie se compte en saisons. « Cette guerre doit cesser », a lancé l’envoyé de l’ONU, selon Africanews. Personne n’en doute. Encore faut-il que ceux qui l’ont applaudi acceptent de fermer le robinet des armes. Sans ce geste, Genève restera la sixième étape d’un pèlerinage, pas le premier jour d’une paix.