Samedi 10 octobre 2026, vers 6 heures du matin, les orpailleurs de Jabal al-Uqaydat se préparaient à descendre dans les puits quand les avions sont arrivés. Plus de cinq missiles, selon les survivants interrogés par le Sudan Tribune, ont frappé les campements et les galeries de ce massif aurifère du désert de Nubie, au Soudan, près de la frontière égyptienne. Des puits se sont effondrés sur les hommes restés au fond. Le collectif soudanais Emergency Lawyers, basé à Khartoum, avance un bilan d’au moins 72 morts. Trois rescapés parlent de 200 victimes. Le collectif nomme un coupable : « des avions de chasse égyptiens ont visé des mineurs civils en territoire soudanais ».
Rien de tout cela n’a pu être vérifié de manière indépendante, ni par l’Agence France-Presse (AFP), ni par Al Jazeera. Mais le scénario n’est pas inédit. En juin, une frappe attribuée à l’Égypte avait déjà tué 23 travailleurs sur le même site. Le Caire avait alors revendiqué une « opération d’envergure » contre l’orpaillage illégal, menée selon lui sur son propre territoire, avec 223 interpellations dont 136 étrangers. En mars, neuf mineurs soudanais auraient péri dans des affrontements avec des gardes-frontières égyptiens, rapporte The Rio Times. Le massif se situe dans une zone de souveraineté contestée, à proximité du triangle de Halaïb, que les deux pays revendiquent.
Lundi 12 octobre, l’armée égyptienne a répondu sans répondre. Son communiqué, cité par l’AFP, évoque une campagne des forces armées et de la police contre l’extraction illégale d’or près de la frontière soudanaise, destinée à « imposer la pleine souveraineté à l’intérieur des frontières de l’État égyptien ». Des tracts d’avertissement auraient été largués avant l’opération, qui viserait des « éléments criminels ». Le texte met en garde contre les « rumeurs trompeuses » et les « agendas étrangers » susceptibles de nuire aux relations entre les deux pays. Il ne confirme ni ne dément la frappe. Selon le Sudan Tribune, Le Caire présente l’opération comme la troisième phase d’une campagne dans le désert oriental.
Cette prudence calculée s’explique par une alliance que Le Caire n’entend pas abîmer. Depuis avril 2023, l’Égypte soutient l’armée soudanaise du général Abdel Fattah al-Burhan dans sa guerre contre les Forces de soutien rapide (FSR), un conflit qui a fait plus de 200 000 morts selon Al Jazeera. Elle considère cette guerre à sa frontière comme une menace directe. Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, s’est entretenu par téléphone avec son homologue soudanais pour souligner le respect mutuel, y compris celui de l’intégrité territoriale. Une formule qui, dans ce contexte, vaut avertissement autant que réconfort.
Côté soudanais, le pouvoir se trouve dans une position inconfortable. Le général al-Burhan a ordonné la création d’une commission d’enquête réunissant procureurs, magistrats et représentants des services de sécurité sur ce qu’il a appelé un « incident douloureux », rapporte l’AFP. Son conseiller pour les affaires étrangères, Amjad Farid, a été plus direct : un « crime injustifié et inacceptable », car les frappes contre des civils ne sauraient être un moyen de faire respecter la loi. Deux voix, deux registres. Le chef de l’armée enquête, le conseiller condamne, personne ne nomme l’Égypte.
Le fond du dossier est économique. L’orpaillage artisanal fait vivre plus de deux millions de Soudanais et fournit plus de 80 % de l’or extrait du pays, selon The Rio Times. L’or est la première exportation du Soudan et une source essentielle de devises pour le gouvernement dirigé par l’armée. Avec les cours record du métal jaune, les chercheurs d’or affluent vers Jabal al-Uqaydat, où, selon un mineur cité par le Sudan Tribune, un sac de 50 kilos de minerai brut peut livrer 20 à 30 grammes d’or. Les mêmes témoins décrivent des engins lourds et des camions qui évacuent la roche vers l’Égypte. La frontière de 1 200 kilomètres est depuis longtemps une route de l’or, de la contrebande et des trafics humains.
La lecture égyptienne n’est pas dépourvue de fondement. Une frontière poreuse au milieu d’une guerre civile représente un risque sécuritaire réel, et l’extraction sauvage alimente des réseaux qui financent les deux camps. Mais l’argument de la souveraineté perd de sa force quand les victimes sont des civils dans des puits, quand le bilan se compte en dizaines et quand la frappe vise un site que le voisin considère comme le sien. Si l’attribution se confirme, Le Caire aura choisi la force aérienne là où une coopération frontalière avec son allié était possible. Ce choix en dirait long sur le rapport de forces entre les deux capitales.
Ce rapport de forces pèse sur la suite. Plus de 15 000 orpailleurs ont fui vers les grottes et les montagnes voisines, selon le Sudan Tribune. Lundi, à Khartoum, un homme armé a tué deux camionneurs égyptiens et en a blessé un troisième, sans qu’aucun lien avec la frappe n’ait été établi. Des partis, des groupes armés, des syndicats et des organisations de défense des droits réclament une enquête internationale indépendante. La commission nationale voulue par le général al-Burhan risque d’apparaître comme un moyen de gagner du temps.
Le Soudan ne peut pas se brouiller avec l’Égypte, son principal soutien régional, au moment où l’armée a besoin d’armes, de routes et de diplomatie. L’Égypte, elle, n’a pas intérêt à humilier un allié qu’elle veut voir gagner. Entre les deux, ce sont les orpailleurs qui paient le prix d’une frontière que personne n’a voulu tracer. Tant que l’or de Jabal al-Uqaydat restera la dernière ressource accessible aux Soudanais appauvris par la guerre, ils remonteront vers les puits. Et la prochaine frappe posera la même question aux dirigeants soudanais : jusqu’où un allié peut-il aller avant de devenir un adversaire ?