Mardi 6 octobre 2026, dans le Village 5 de New Amri, près de Merowe, dans le nord du Soudan, le général Abdel Fattah al-Burhan inaugurait un lycée baptisé Al-Karama, « la dignité ». Devant les habitants, le chef de l’armée, qui préside aussi le Conseil de souveraineté, a fermé une porte que Washington tentait d’entrouvrir. « Il n’y aura de négociations ni avec les rebelles ni avec aucune autre partie », a-t-il déclaré, selon le quotidien Asharq Al-Awsat. Les rebelles, ce sont les Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». L’autre partie, il ne l’a pas nommée. L’armée, a-t-il ajouté d’après Radio Tamazuj, s’en tiendra à l’option de la victoire militaire jusqu’à la reprise de tout le territoire.
Deux jours plus tôt, dimanche 4 octobre, le même général déjeunait à New Alamein, sur la côte égyptienne, à la table du président Abdel Fattah al-Sissi, en marge d’une réunion de coordination de l’Union africaine. Massad Boulos, conseiller du président américain Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, était du repas. L’émissaire porte un plan : une trêve humanitaire de 90 jours, suivie de négociations politiques. Lundi, sur le réseau X, il plaidait pour un dialogue national « inclusif », conduit par les Soudanais. La guerre, commencée en avril 2023, a déplacé plus de 14 millions de personnes, et près de 20 millions souffrent de la faim selon le Programme alimentaire mondial, rappelle le quotidien The National.
Le refus de Merowe n’a rien d’un mouvement d’humeur. Il répond à une séquence où Washington a dépensé ses moyens de pression avant de les avoir fait fructifier. Le 22 septembre, le porte-parole du département d’État, Tommy Pigott, affirmait que ni l’armée, ni les FSR, ni leurs chefs ne représentaient un gouvernement constitutionnel légitime. Fin septembre, les États-Unis refusaient à M. al-Burhan le visa qui lui aurait permis de s’exprimer à l’Assemblée générale des Nations unies ; selon l’agence Reuters, sa venue était conditionnée à l’acceptation de la trêve. La sanction est tombée, le général n’a pas cédé, et M. Boulos est venu le voir quand même, chez son principal allié. Dans son message, il lui a donné son titre de président du Conseil de souveraineté. À quoi bon plier devant un interlocuteur qui punit puis se déplace ?
Le terrain plaide dans le même sens. Après ses gains au Kordofan du Nord, l’armée progresse vers En Nahud et Al Khuwayy, tandis que les FSR se regroupent au Kordofan-Occidental, rapporte Al Jazeera. Une trêve de trois mois figerait ce mouvement au moment où il profite à l’état-major. Les autorités soudanaises n’ont d’ailleurs pas dit non au plan américain : elles ont transmis des observations, précise The National, dont l’exigence, relevée par Radio Tamazuj, d’un retrait complet des paramilitaires des villes qu’ils tiennent. Autant demander à l’adversaire de perdre avant de discuter. M. al-Burhan a pris soin de verrouiller sa propre position : les décisions sur la négociation, la paix et la guerre, a-t-il dit, relèvent du Conseil de sécurité et de défense. Il ne s’engage pas seul. Il ne pourra donc pas reculer seul.
Reste que la victoire promise ne ressemble pas à ce que décrit le général. Reprendre « chaque pouce » du territoire, selon la formule rapportée par Al Jazeera, suppose une guerre de fronts. Celle du Soudan est devenue une guerre de drones, sans arrière. Mercredi 7 octobre, au lendemain du discours, des appareils attribués aux FSR ont frappé Damazin, capitale de l’État du Nil Bleu, tuant quatre femmes dans le quartier d’Al-Hijra, selon le collectif Emergency Lawyers. Les Nations unies ont recensé environ 1 100 civils tués par des drones entre janvier et juin, sur quelque 1 400 morts civiles documentées. Dans la campagne d’En Nahud, un comité local accuse les paramilitaires d’avoir tué dix civils au village d’Abu Ajal. Au Kordofan-Sud, un chauffeur du Programme alimentaire mondial est mort le week-end dernier dans une frappe sur deux camions d’aide. Chaque kilomètre gagné allonge les lignes que ces engins peuvent atteindre.
L’ambiguïté de la formule compte autant que sa fermeté. En refusant de négocier avec toute « autre partie », M. al-Burhan écarte d’un mot les parrains étrangers des FSR, les médiateurs, mais aussi les forces civiles que M. Boulos veut asseoir à la table du dialogue national. Il reprend à son compte, à l’envers, la doctrine américaine : si personne n’est légitime, seul compte celui qui tient le terrain. L’Égypte, qui l’a reçu, ne le démentira pas. Les États-Unis disent travailler avec Le Caire pour mettre fin aux combats ; ils s’en remettent ainsi au pays le moins disposé à contraindre l’armée soudanaise.
Washington a désormais le choix entre deux aveux. Durcir le ton reviendrait à reconnaître que le déjeuner de New Alamein n’a servi à rien. Poursuivre les visites, c’est admettre que le général a gagné son bras de fer et que la trêve de 90 jours se négociera à ses conditions, ou pas du tout. L’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies, Pekka Haavisto, que M. Boulos a également consulté, n’a pas davantage de prise. Pendant ce temps, l’Organisation internationale pour les migrations comptait, mardi, plus de 5 500 nouveaux déplacés en trois jours dans le Nil Bleu. À New Amri, le lycée s’appelle la Dignité. La guerre que M. al-Burhan promet de finir seul n’en laisse guère à ceux qui la subissent.