Mercredi 28 octobre, à Khartoum, des débris de drones sont alignés devant les caméras. Réunis en conférence de presse avec le ministère de la Défense, celui de l’Information et le Service général de renseignement, les responsables de la diplomatie soudanaise présentent des données de trajectoire qui pointent vers l’Éthiopie, et notamment vers l’aéroport de Bahir Dar. Le chiffre tombe : 162 attaques de drones auraient été lancées depuis le territoire éthiopien, tuant plus de 400 civils et 102 militaires, et détruisant écoles, centres de santé, hôpitaux et stations-service. La veille, la centrale de Markhiyat, à Omdurman, avait été touchée. Le jour même, c’était le tour de celle d’El Manaqil, dans l’État d’Al-Jazira, et d’installations pétrolières liées au port de Bashayer, sur la mer Rouge. Selon Radio Tamazuj, il s’agissait de la septième attaque contre le réseau électrique en une semaine.
Le ton se veut grave. Muawiya Osman Khalid, sous-secrétaire du ministère des Affaires étrangères, a évoqué un développement dangereux, susceptible de compromettre la stabilité régionale, et laissé entendre que la « patience stratégique » de Khartoum avait des limites. Le ministre de la Défense, Hassan Daoud Kabroun, est allé plus loin dans un entretien à l’agence officielle SUNA : plus de vingt pays soutiendraient selon lui les Forces de soutien rapide (FSR), dans une guerre visant, a-t-il affirmé, à « détruire le Soudan, piller ses ressources et changer sa composition démographique ». Aucun de ces vingt pays n’a été nommé. Seuls l’Éthiopie et les Émirats arabes unis sont explicitement mis en cause.
L’accusation n’est pas neuve. Le 5 mai 2026 déjà, l’armée soudanaise avait imputé à l’Éthiopie et aux Émirats des frappes contre l’aéroport de Khartoum, en évoquant des décollages depuis Bahir Dar, et Khartoum avait rappelé son ambassadeur à Addis-Abeba. Le ministère éthiopien des Affaires étrangères avait alors jugé ces accusations sans fondement, et reproché en retour à l’armée soudanaise de soutenir des combattants du Front de libération du peuple du Tigré. Le 13 octobre encore, le chef de la diplomatie soudanaise, Mohi El-Din Salem, se disait ouvert au dialogue si Addis-Abeba cessait d’aider les FSR. Quinze jours plus tard, la main tendue a cédé la place au réquisitoire.
Le moment n’a rien d’anodin. Selon ONU Info, octobre 2026 est le mois le plus meurtrier de la guerre en matière de frappes de drones contre des civils, avec au moins 306 morts en trois semaines. L’armée avance au Nord-Kordofan, El Fasher reste aux mains des FSR, et le front s’est rapproché de la frontière éthiopienne : début octobre, des combats ont éclaté à Al-Kadalo, à une soixantaine de kilomètres du barrage de Roseires, sur le Nil Bleu. Dans cette géographie, chaque piste proche de la frontière devient un atout militaire. En désignant Bahir Dar et Assosa, Khartoum transforme une guerre civile en contentieux entre États.
Reste la question de la preuve, et elle est loin d’être tranchée. Les chiffres avancés ne sont assortis d’aucune période de référence et n’ont pas été vérifiés de manière indépendante. Les appareils cités, drones kamikazes modifiés, modèles chinois, Bayraktar TB2 et Akıncı turcs, circulent dans toute la région. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits de l’ONU, dont les conclusions ont été relayées le 28 octobre par ONU Info, décrit un réseau transnational de soutien aux FSR passant par le Tchad, le Puntland, le sud-est de la Libye et les Émirats, sans désigner l’Éthiopie. Sur ce point, Khartoum va donc plus vite que les enquêteurs onusiens.
L’offensive verbale s’inscrit pourtant dans un contentieux ancien : les terres agricoles disputées d’Al-Fashaga, le Grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, les soupçons croisés autour du Tigré. Elle répond aussi à une stratégie plus large de désignation des parrains étrangers des FSR. Le 30 octobre, Mohi El-Din Salem affirmait à l’agence russe Sputnik disposer de preuves d’une implication militaire ukrainienne aux côtés des paramilitaires. Quelques jours plus tôt, le président du Conseil de souveraineté, le général Abdel Fattah al-Burhan, s’était envolé pour Moscou afin d’assister au sommet Russie-Afrique des 28 et 29 octobre. Khartoum cherche des alliés autant que des coupables.
Cette diplomatie de l’accusation a un coût. Elle rétrécit encore l’espace de la médiation. À Genève, la dernière réunion des médiateurs, dont l’envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU, Pekka Haavisto, a présenté le bilan, a rassemblé 21 pays, en parallèle de réunions du Quad formé par les États-Unis, les Émirats, l’Égypte et l’Arabie saoudite, sans que l’armée soudanaise ni les FSR y soient conviées. En accusant ouvertement un membre du Quad et un voisin immédiat, Khartoum signale qu’il ne croit plus à ce format. Début octobre, selon Al Jazeera, le général al-Burhan promettait déjà de reprendre chaque pouce du territoire et rejetait toute négociation.
Addis-Abeba, elle, n’avait toujours pas réagi publiquement au 31 octobre. Ce silence peut se lire comme de la prudence. L’Éthiopie gère ses propres incendies : depuis le 22 octobre, selon l’ONU, environ 50 000 personnes ont fui des violences dans le sud du pays vers le nord du Kenya. Un front ouvert avec le Soudan serait un luxe ruineux. Mais la « patience stratégique » invoquée à Khartoum a ses limites, et l’armée soudanaise affirme avoir déjà abattu des Akıncı et des CH-95. La guerre du Soudan a désormais une carte qui dépasse ses frontières, du Nil Bleu aux hauts plateaux éthiopiens jusqu’à la mer Rouge. La prochaine frappe sur une centrale pourrait suffire à faire basculer la crise du registre des communiqués à celui des représailles.