15 octobre 2026
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Analyse Société

Maurice : sans eau et sous couvre-feu, le modèle de stabilité vacille

À Maurice, une pénurie d’eau, la vie chère puis le tir d’un policier ont suffi. Commissariats saccagés, couvre-feu sur un tiers de l’île, plus de 90 interpellations : Navin Ramgoolam accuse les trafiquants et brandit la loi antiterroriste. Le pays vit ses pires émeutes depuis 1999. Le diagnostic, lui, reste à poser.

15 octobre 2026 • 4 min 883 mots
Maurice : sans eau et sous couvre-feu, le modèle de stabilité vacille
Maurice

Vendredi 9 octobre 2026, à Camp-Levieux, un quartier de Rose-Hill, près de Port-Louis, un policier de Maurice a ouvert le feu sur une femme. Selon des témoins cités par l’AFP, il a tiré sans sommation ; la balle l’a atteinte au cou. Le policier a été arrêté et présenté au tribunal de district de Rose-Hill, la Commission indépendante des plaintes contre la police a ouvert sa propre enquête, et la victime, hospitalisée, a été opérée : selon la presse locale citée par l’AFP, une équipe de chirurgiens indiens dépêchée sur l’île a extrait la balle. L’île vivait alors depuis près de deux semaines avec des coupures d’eau. Trois jours plus tard, des commissariats étaient saccagés. Mardi 13 octobre, le Premier ministre Navin Ramgoolam décrétait un couvre-feu sur un tiers du territoire. Maurice, vitrine de stabilité de l’océan Indien, traverse ses pires émeutes depuis 1999, selon Bloomberg.

La colère n’est pas née d’un coup de feu. Les manifestations contre les pénuries d’eau et la hausse du coût de la vie avaient commencé avant, avec des routes bloquées par des pneus enflammés, rapporte l’AFP. Le tir de Camp-Levieux a servi de détonateur. Dans la nuit du lundi 12 octobre, les violences ont gagné Bambous, Barkly, Beau-Bassin et Petite-Rivière : commissariat de Bambous saccagé, celui de Barkly gravement endommagé, véhicules incendiés, une rame du Metro Express caillassée, selon The Rio Times. Des pillages ont visé au moins deux supermarchés. Sept policiers ont été blessés.

La réponse de l’État a d’abord été sécuritaire. Après un Conseil des ministres d’urgence, le gouvernement a imposé un couvre-feu de 20 h 30 à 6 heures sur dix régions administratives, surtout en périphérie des villes, puis l’a prolongé jusqu’au vendredi 16 octobre au matin. Les contrevenants encourent jusqu’à 50 000 roupies d’amende et cinq ans de prison. Plus de quatre-vingt-dix personnes ont été interpellées, dont une quinzaine de mineurs. Selon l’AFP, les personnes arrêtées pourraient être poursuivies en vertu de la loi sur la prévention du terrorisme, et le gouvernement envisage d’abaisser de 14 à 12 ans l’âge à partir duquel un mineur peut être détenu et poursuivi. Les écoles sont fermées jeudi et vendredi ; les examens de plus de 33 000 candidats ont été reportés.

La géographie des troubles dit leur ampleur. Dans la nuit de mardi à mercredi, des incidents ont encore été signalés à Notre-Dame, Goodlands, Bel Ombre, Mahébourg ou Cascavelle ; la police a fait usage de gaz lacrymogène à Sainte-Croix et à Baie-du-Tombeau, et des cocktails Molotov présumés ont été découverts à Quatre-Bornes, selon le site Africa Brief. Du nord au sud, ce ne sont pas quelques quartiers isolés qui ont bougé, mais les périphéries de presque toutes les villes. À Grand Baie, haut lieu touristique, une visiteuse suisse racontait au quotidien 20 minutes des magasins et des restaurants fermés ; les vols, eux, étaient maintenus.

Le récit officiel a suivi la même pente. Navin Ramgoolam a promis d’identifier les instigateurs et de leur faire subir « des conséquences bien lourdes ». Dans une allocution télévisée, il a surtout désigné les trafiquants de drogue comme le carburant de l’émeute ; des sources policières ont affirmé à l’AFP que des trafiquants payaient des consommateurs pour attaquer des commissariats. L’hypothèse n’est pas absurde : s’en prendre aux postes de police, aux caméras de surveillance et aux feux de circulation relève d’une logique ciblée. Mais elle a l’avantage politique de déplacer la question. Un pays où l’eau manque, où les prix montent et où un policier tire sans sommation produit sa colère sans avoir besoin de commanditaires.

C’est là que le diagnostic devient stratégique. Maurice a bâti sa prospérité sur une conversion réussie, du sucre vers le tourisme, le textile et les services financiers. Le pays a brièvement atteint en 2020 le statut de pays à revenu élevé, avant que la pandémie de Covid-19 ne frappe durement son économie. Sa place financière sert de plateforme aux investisseurs qui orientent des fonds vers l’Afrique et l’Inde, et sa réputation de stabilité fait partie de son capital. Les ambassades britannique et française ont appelé leurs ressortissants à la prudence ; les hauts-commissariats britannique et australien ont fermé mardi. Aucun chiffre ne mesure encore l’effet des troubles sur les réservations, mais les avertissements diplomatiques sont lus de près par les voyagistes. Pour une économie de services, l’image compte autant que les infrastructures.

Le Premier ministre, revenu au pouvoir en 2024, se retrouve face à une contestation sans chef identifié. L’opposition tente de se repositionner : Adrien Duval a réclamé la convocation du Parlement, Nando Bodha a lancé un appel à l’unité, et à Camp-Levieux même, Yannick Durhone a conduit une marche pour la paix. Ces voix disent la même chose sous des formes différentes : la crise est politique et doit se traiter comme telle, devant les élus, et pas seulement dans les commissariats et les tribunaux.

Le couvre-feu ramènera sans doute le calme. Il ne remplira pas les réservoirs. Si le gouvernement traite l’émeute comme une affaire de trafiquants et de terrorisme, il gagnera la bataille des rues et perdra celle du diagnostic. La loi antiterroriste appliquée à des adolescents en colère, l’âge de la détention abaissé à 12 ans : ces réponses fabriqueraient des griefs durables dans une société qui n’en manquait pas. Maurice a longtemps vendu au monde sa capacité à absorber les tensions sans les laisser exploser. La semaine écoulée rappelle que cette capacité n’était pas un acquis géographique, mais un contrat social. Et qu’un contrat se renégocie.

Par Chioma Bennett