Mardi 6 octobre 2026, peu avant 13 heures, un convoi de l’armée du Mali est entré à Kidal, que le Front de libération de l’Azawad (FLA) venait d’abandonner. Environ 120 véhicules, selon RFI, partis d’Anéfis en milieu de matinée : des soldats maliens, des Russes de l’Africa Corps, des miliciens touaregs du MSA et du Gatia, ralliés à Bamako. Les jours précédents, la radio avait signalé plus de 200 véhicules à Anéfis et près de 80 à Aguelhoc. « Nous n’avons rencontré aucune résistance », a confié à l’AFP un officier d’état-major, étonné d’arriver « plus tôt que prévu ». Dans les rues, personne ou presque. « Il n’y a plus un chat », a résumé à la même agence un chef de famille parti la veille. La ville n’a pas été prise, elle a été rendue.
Dans un communiqué daté du même jour et signé de son porte-parole, Mohamed Elmaouloud Ramadane, le FLA annonce un « repli stratégique et maîtrisé », décidé avant tout « combat direct ». Il invoque les risques courus par « les rares populations civiles encore présentes dans la ville » et « l’utilisation disproportionnée de vecteurs aériens » : les 4 et 5 octobre, des avions et des drones avaient frappé Kidal et Tinzaouatène, d’après RFI. Le mouvement dénonce des « frappes aveugles », l’armée parle de « frappes de précision ». Aucun bilan indépendant n’existe. Selon RFI, le communiqué n’a été diffusé que mardi après-midi, peut-être après l’entrée du convoi.
Kidal sert de baromètre à la souveraineté malienne. Le 14 novembre 2023, l’armée et les mercenaires de Wagner y étaient entrés derrière des rebelles en repli, déjà, et le général Assimi Goïta, président de la transition, y avait vu la preuve de sa stratégie. Le 25 avril 2026, l’offensive coordonnée du FLA et des djihadistes du JNIM, affiliés à Al-Qaïda, a tout défait en quelques jours : le ministre de la Défense, Sadio Camara, tué à Kati, la garnison de Kidal évacuée après négociation, puis le camp de Tessalit perdu le 1er mai. Cinq mois plus tard, le symbole revient à Bamako.
Il y revient au meilleur moment pour la junte. Le 10 septembre, le JNIM avait submergé le camp de Dioura, dans le centre du pays : au moins 100 soldats tués selon l’AFP, 120 à 130 selon Reuters, et pas un mot de bilan officiel. Depuis septembre 2025, les djihadistes s’en prennent aux convois de carburant qui ravitaillent la capitale. Dans ce paysage, un drapeau sur Kidal vaut communiqué de victoire. Celui de l’état-major, signé du général Élisée Jean Dao, annonce des « opérations aéroterrestres d’envergure » destinées à « restaurer durablement la sécurité des populations ».
Beverly Ochieng, analyste chez Control Risks citée par Reuters, y voit un gain d’autorité pour le pouvoir militaire et de moral pour la troupe, mais un changement symbolique, non décisif. Le gouvernement lui-même pèse ses mots : son porte-parole, le général Issa Ousmane Coulibaly, évoque une « réarticulation » du dispositif et le « retour progressif de l’Administration ». Dire « reprise » reviendrait à reconnaître la perte.
Car le rapport de force n’a pas bougé. « L’État malien et ses partenaires […], ce qu’ils contrôlent, ce sont les villes », observe Jean-Hervé Jézéquel, directeur du projet Sahel de l’International Crisis Group, interrogé par l’AFP le 7 octobre ; à ses yeux, l’opération « ne change rien au rapport de force ». Le FLA s’est retiré sans combattre, donc sans pertes connues, et tient toujours, selon RFI, Tessalit et Tinzaouatène, près de la frontière algérienne. Une source proche de sa direction l’a dit à Reuters : pour le mouvement, la guerre n’est pas une course contre la montre. Tenir Kidal exige en revanche de la ravitailler par des centaines de kilomètres de piste depuis Gao, avec un Africa Corps qu’une estimation du Monde, en juin, situait entre 2 000 et 2 500 hommes pour tout le pays.
L’énigme tient au retrait lui-même. Des sources régionales citées par l’AFP n’excluent pas qu’Alger ait demandé au FLA de ne pas riposter ; l’Algérie, qui a renvoyé son ambassadeur à Bamako en juillet après une longue brouille, n’a rien dit publiquement. Autre silence, celui du JNIM, allié du FLA en avril et invisible en octobre. Dans une analyse publiée le 3 septembre, Hassane Koné, chercheur à l’Institut d’études de sécurité, jugeait ce partenariat tactique « fragile ». Si Kidal a été lâchée par l’un sans être défendue par l’autre, l’alliance qui a fait vaciller Bamako au printemps est peut-être la vraie perdante de la semaine. Les civils, eux, ont des raisons de ne pas rentrer : Human Rights Watch a documenté, en juin puis en août, des tueries de villageois imputées à l’armée et à l’Africa Corps. Fin août, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés recensait 414 524 déplacés internes au Mali et 338 369 réfugiés maliens à l’étranger.
La suite se lit sur la carte. Des sources militaires citées par le site PressAfrik désignent Tessalit et Tinzaouatène comme prochaines cibles ; c’est à Tinzaouatène que Wagner avait subi, en juillet 2024, ses plus lourdes pertes connues au Mali. Plus au sud, le calendrier est politique : le Conseil national de transition a ouvert le 5 octobre sa session consacrée au budget 2027. Le général Goïta aborde cette séquence avec une ville de plus et pas une route de moins à garder. Il lui faut maintenant prouver que l’État peut rester à Kidal quand les caméras et les avions seront repartis. La dernière fois, la démonstration avait tenu vingt-neuf mois. La question n’est pas de savoir qui tient Kidal en octobre. Elle est de savoir qui tiendra la piste de Gao en janvier.