Lundi 12 octobre 2026, à Bamako, Adama Sangaré s’est assis sur le banc des accusés de la chambre criminelle du Pôle national économique et financier (PNEF), après deux renvois, le 5 puis le 8 octobre, rapporte le site Bamada.net. L’ancien maire du district de Bamako, élu pour la première fois en 2009, comparaît aux côtés d’un préfet et de six autres prévenus, selon Radio France Internationale (RFI). L’accusation parle de détournement de deniers publics et de faux et usage de faux. L’objet du litige se voit aux abords de l’aéroport international Modibo-Keïta de Sénou : de grandes maisons, bâties sur des terrains qui devaient rester vides.
Le dossier n’est pas neuf. En septembre 2023, Adama Sangaré avait été inculpé et placé sous mandat de dépôt par le pôle économique et financier de Bamako, selon Bamada.net. On lui reprochait déjà le morcellement et l’attribution illégale d’une partie des 1 660 hectares réservés depuis les années 1990 à l’extension de l’aéroport. Depuis, selon le quotidien L’Aube repris par le même site, il a connu plusieurs mandats de dépôt puis une liberté provisoire. Trois ans d’instruction ont abouti à un chiffre : plus de 3 000 parcelles, environ 3 500 selon RFI, cédées à des particuliers sur des terres censées relever de la gestion aéroportuaire. Le procès doit durer au moins trois jours.
Les montants en jeu méritent d’être pesés. Le grief de détournement porte, selon RFI, sur 526 millions de francs CFA de frais d’édilité, ces taxes que la mairie perçoit lors de l’attribution d’un terrain. La somme est significative pour une collectivité, modeste au regard de la valeur foncière créée. Car le véritable enrichissement ne se lit pas dans la caisse municipale. Il se lit dans la plus-value d’un terrain viabilisé en périphérie d’une capitale dont la population croît plus vite que les lotissements légaux. À Bamako, la terre est la première épargne, la première rente et, souvent, la première monnaie politique.
C’est précisément sur ce terrain que la défense a choisi de porter le combat. Les avocats d’Adama Sangaré jugent les accusations infondées et avancent, selon RFI, un argument d’une tout autre portée : le morcellement de la zone aéroportuaire aurait été ordonné par un ancien président de la République. Les parcelles auraient été destinées, au nom de la réconciliation nationale, à des responsables de groupes armés du Nord engagés dans le processus de paix. Tous les prévenus contestent les faits et plaident non coupable, précise le site Mali24. Si cette version tenait, le banc des accusés ne compterait pas les bons protagonistes.
L’argument est habile, et il dérange. Il transforme un procès pour malversations municipales en procès de la gestion foncière de l’État malien. Il suggère que la terre aurait servi de monnaie d’échange dans les négociations avec les mouvements armés du Nord, une pratique qui n’a jamais été documentée publiquement. Il pose aussi une question que le PNEF devra trancher : un maire qui signe des actes d’attribution sur instruction venue d’en haut est-il un exécutant, un complice ou un auteur ? En droit, un ordre manifestement illégal exonère rarement celui qui l’exécute. La politique, elle, se montre souvent plus indulgente.
Le dossier ne se limite d’ailleurs pas aux terrains. Selon L’Aube, cité par Bamada.net, l’accusation examine aussi la gestion des recettes municipales et des marchés d’éclairage public liés au sommet Afrique-France organisé à Bamako en 2017. Mali24 cite parmi les prévenus Sékou Alpha Djitteye, ancien directeur financier et du matériel du district, et Kassim Boiré, ancien régisseur des recettes. La justice cherche ainsi à reconstituer une chaîne entière de la dépense locale, de l’encaissement à la signature, plutôt qu’à isoler un seul responsable.
Pour les autorités de la transition, ce procès a une valeur qui dépasse son objet. La lutte contre la corruption figure parmi les piliers revendiqués du pouvoir militaire, au même titre que la souveraineté. Mali24 y voit « la volonté affichée par les autorités judiciaires de lutter contre le bradage des réserves foncières ». Le symbole est puissant : un ancien maire de la capitale, présenté par Mali24 comme une figure de l’Adema-PASJ, jugé en audience publique. Mais un symbole n’est pas une politique. Juger un élu civil de l’ancien régime ne coûte rien à un pouvoir qui a fait de la critique des années de gouvernement civil son récit fondateur.
Le véritable test viendra après le verdict. Si la défense parvient à documenter l’existence d’instructions présidentielles, le PNEF devra dire s’il entend remonter la chaîne de décision ou s’arrêter au maillon municipal. Les quelque 3 000 parcelles posent en outre une question pratique : que faire des maisons déjà construites ? Démolir, régulariser contre paiement, ou laisser en l’état ? Chacune de ces options a ses perdants, parmi lesquels figurent sans doute des acquéreurs de bonne foi qui ont payé un terrain sans connaître son statut.
Le procès d’Adama Sangaré dira beaucoup de la justice malienne, et plus encore de son rapport au foncier. Bamako n’a jamais manqué de textes pour protéger ses réserves ; elle a manqué de volonté pour les faire respecter quand les bénéficiaires étaient puissants. Condamner un ancien maire sans interroger ceux qui ont tiré profit de ses signatures reviendrait à solder un dossier sans régler le problème. Les villas de Sénou, elles, resteront debout quoi qu’il arrive. Elles rappelleront aux juges qu’un terrain, une fois bâti, devient presque impossible à rendre à l’État.