16 octobre 2026
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Analyse Géopolitique

Abidjan-Bamako, la réconciliation par les services secrets

Le 15 octobre, Vassiriki Traoré, patron du renseignement de la Côte d’Ivoire, a quitté Abidjan pour Bamako, invité par son homologue du Mali. Quatre ans après l’affaire des 49 soldats ivoiriens, Abidjan et la junte d’Assimi Goïta rouvrent un canal discret. Le terrorisme les y oblige. Le port d’Abidjan aussi.

16 octobre 2026 • 5 min 921 mots
Abidjan-Bamako, la réconciliation par les services secrets
Mali Côte d'Ivoire

Jeudi 15 octobre 2026, à 14 heures, Vassiriki Traoré a quitté Abidjan pour Bamako. Le coordinateur national du renseignement de la Côte d’Ivoire voyageait léger : une délégation de trois personnes, dont le chef de la DTS, l’un des services ivoiriens, selon le site LSI Africa. Destination, le Mali, à l’invitation du général Modibo Koné, directeur général de l’Agence nationale de la sécurité d’État (ANSE). Au programme, jusqu’au samedi 17 octobre : lutte contre le terrorisme, partage d’informations, sécurité de la frontière commune. Une source sécuritaire malienne citée par l’AFP évoque « la revitalisation des liens de coopération et de partage de renseignements ». Le journaliste Serge Daniel, qui a révélé la mission, s’est contenté d’une question sur X : « Un tournant ? »

La question n’a rien de rhétorique. Entre Abidjan et Bamako, la confiance s’est effondrée en juillet 2022, lorsque la junte malienne a arrêté à Bamako 49 militaires ivoiriens et les a accusés d’être des « mercenaires ». Abidjan soutenait qu’ils servaient dans le cadre de la mission des Nations unies, la Minusma. Condamnés à vingt ans de prison, les 46 soldats encore détenus ont été graciés au début de 2023. Entre-temps, le Mali avait congédié la France, alliée constante d’Alassane Ouattara, puis rejoint le Burkina Faso et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui a quitté la CEDEAO. Deux camps, deux lectures du Sahel, une seule frontière.

Le rapprochement n’est pourtant pas une surprise. Il a été préparé par étapes. À la mi-juin, au salon Eurosatory, en France, Téné Birahima Ouattara, vice-Premier ministre et ministre de la Défense, déclarait à l’AFP que le terrorisme « ne peut être vaincu par un État » et se disait prêt à reprendre la coopération sécuritaire avec le Mali et le Burkina Faso. Le 26 août, à Bamako, une commission technique mixte adoptait le tracé définitif de la frontière et un projet de traité de délimitation, rapporte La Nouvelle Tribune. La mission de Vassiriki Traoré prolonge ce mouvement : les cartographes ont fixé la ligne, les services de renseignement viennent dire ce qui la traverse.

Ce qui la traverse inquiète Abidjan. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, opère au Mali et au Burkina Faso, parfois à quelques kilomètres de la frontière ivoirienne, selon l’AFP. La Côte d’Ivoire n’a plus subi d’attaque jihadiste meurtrière depuis 2021. Ce bilan, enviable dans la région, repose toutefois sur une veille que les services ivoiriens ne peuvent exercer seuls : les groupes armés recrutent, se ravitaillent et se replient de l’autre côté de la ligne. Philippe Assalé, expert en sécurité interrogé par la Deutsche Welle, juge la stabilisation du sud du Mali « une nécessité vitale » pour Abidjan. Sans échange avec l’ANSE, le renseignement ivoirien regarde le Nord avec un œil fermé.

Le Mali a des raisons tout aussi pressantes, et elles se mesurent en tonnes. Les exportations du port d’Abidjan vers le Mali sont passées d’environ 835 000 tonnes en 2024 à quelque 1,47 million de tonnes en 2025, selon LSI Africa ; la Côte d’Ivoire fournit aussi de l’électricité à son voisin. Le corridor ivoirien est devenu le poumon d’un pays enclavé dont les autres axes d’approvisionnement sont exposés aux jihadistes. Le blocus des importations de carburant décrété par le JNIM a montré, rappelle RT en français, la vulnérabilité de ces circuits. Pour Bamako, sécuriser la frontière sud revient à éviter, selon le mot de Philippe Assalé, « l’asphyxie économique de ses corridors vers le port d’Abidjan ». La junte peut se passer de Paris. Elle ne peut pas se passer d’Abidjan.

Reste la méthode, qui en dit long. Ce ne sont ni des ministres ni des chefs d’État qui se déplacent, mais des hommes de l’ombre. Selon LSI Africa, qui s’appuie sur des sources non nommées, Alassane Ouattara aurait d’abord exprimé de « sérieuses réticences » avant de donner son accord, tandis que le général Assimi Goïta, chef de la junte malienne, et Faure Gnassingbé, président du Conseil au Togo, se seraient personnellement impliqués. Lomé, qui entretient des relations avec les deux camps, joue ici les passeurs. Le canal du renseignement présente un avantage évident : il permet de coopérer sans se renier. Abidjan n’a pas à absoudre la junte ; Bamako n’a pas à renouer avec l’ordre régional qu’il dénonce.

Ce canal a aussi ses fragilités. Toujours selon LSI Africa, la position de Modibo Koné, l’hôte de la délégation, serait affaiblie depuis l’attaque qui a coûté la vie au général Sadio Camara, ministre de la Défense, tué le 25 avril 2026 lors d’offensives coordonnées contre le pouvoir malien. Une coopération fondée sur des relations personnelles entre chefs de service dépend de la longévité de ces chefs. Le renseignement partagé suppose en outre une confiance que quatre années de soupçons n’ont pas reconstruite. Chaque capitale voit dans l’autre le relais d’une puissance extérieure, la France pour l’une, la Russie pour l’autre, et chacune peut redouter que les informations transmises ne finissent ailleurs.

La visite de Vassiriki Traoré ne règle donc rien, et ce n’est pas son objet : il s’agit de rétablir un contact régulier, non de solder les contentieux, souligne LSI Africa. Mais elle installe un précédent. Si l’information circule entre Abidjan et Bamako, la ligne de partage entre la CEDEAO et l’AES cessera d’être un mur pour redevenir ce qu’elle est sur le terrain : une zone de contact où les jihadistes, eux, ne demandent aucun visa. À notre connaissance, aucun communiqué officiel n’avait encore été publié sur la teneur des échanges. Chez les espions, le silence est souvent bon signe. Pour les populations du nord ivoirien et du sud malien, il faudra davantage : des résultats.

Par Aïssatou Diallo