Vendredi 16 octobre 2026, à Ouagadougou, trois ministres des Affaires étrangères ont refermé le dernier dossier avant Dakar. Karamoko Jean Marie Traoré pour le Burkina Faso, Abdoulaye Diop pour le Mali, Bakary Yaou Sangaré pour le Niger : le comité ministériel de pilotage de la Confédération des États du Sahel (AES) a validé, après deux jours de travaux d’experts, le projet d’accord-cadre qu’il défendra face à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Les consultations s’ouvrent les 17 et 18 octobre dans la capitale sénégalaise, selon le quotidien burkinabè Sidwaya. Ce sont les premières négociations formelles entre les deux organisations depuis la rupture. Et le chef de la diplomatie burkinabè a pris soin de tuer la rumeur avant le départ. Un retour de l’AES dans la CEDEAO ? « Il n’en est rien », a-t-il tranché, selon le site Burkina 24.
La page que l’AES dit vouloir ouvrir est d’une autre nature : « celle de la formalisation de nouveaux rapports », a résumé Karamoko Jean Marie Traoré. Abdoulaye Diop a précisé la méthode, des échanges « d’entité à entité », dans le respect du choix des chefs d’État et des populations du Sahel. Le Nigérien Bakary Yaou Sangaré a affiché la confiance de son camp et réaffirmé l’attachement de Niamey à la Confédération, coupant court à toute spéculation sur une défection. Les trois ministres ont surtout arrêté trois impératifs : préserver la souveraineté des États, consolider la Confédération, protéger les intérêts des populations. L’ordre de la liste n’a rien d’anodin. La souveraineté vient en premier, les populations en dernier.
Le contexte explique cette prudence de notaire. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement quitté la CEDEAO le 29 janvier 2025, un an après avoir annoncé leur départ, et bâti leur propre architecture confédérale, née en 2023. Depuis, les relations entre les deux blocs fonctionnent sans cadre institutionnel, au gré des arrangements bilatéraux et des tensions aux frontières. L’AES a construit sa position par étapes, à Niamey en février 2025, à Bamako en mai 2025, puis à Ouagadougou cette semaine, détaille Sidwaya. Le 14 octobre, les experts de sa task force confédérale de négociation avaient déjà arrêté leurs axes prioritaires : libre circulation, commerce, questions diplomatiques et institutionnelles, selon l’ambassadeur Amadou Maïga, chef de la délégation malienne, cité par le site mauritanien MADAR. En face, la CEDEAO arrive avec son propre texte : un projet d’accord-cadre couvrant 18 domaines prioritaires regroupés en cinq pôles, de la libre circulation des personnes et des biens au commerce et à la coopération sécuritaire transfrontalière, rapporte le site Afrik.com.
Le choix de Dakar n’a rien d’un hasard de calendrier. Le Sénégal tient aujourd’hui les deux leviers de l’organisation ouest-africaine : le président Bassirou Diomaye Faye assure la présidence en exercice de la CEDEAO, et le général sénégalais Birame Diop dirige sa Commission depuis le 1er septembre. Dakar, qui n’a jamais rompu avec Bamako, Ouagadougou ou Niamey, se retrouve dans la position rare d’hôte, de médiateur et de partie à la fois. C’est un atout : le Sénégal peut parler aux régimes militaires sahéliens sans passer pour un adversaire. C’est aussi un risque. Un échec à Dakar serait d’abord un échec sénégalais, et la démonstration que la CEDEAO ne sait plus parler à ses anciens membres.
Sur le fond, le dossier le plus lourd ne se négocie pas dans les salons. Il circule sur les routes. Les chefs d’État de l’AES mettent eux-mêmes en avant « la libre circulation des personnes et des biens », selon Sidwaya, et c’est là que la séparation coûte le plus cher. Commerçants, transporteurs, travailleurs saisonniers, étudiants : la frontière juridique tracée en janvier 2025 ne correspond à aucune frontière humaine. Les trois pays sahéliens, enclavés, dépendent des ports du golfe de Guinée et de l’Atlantique ; les économies côtières vivent aussi du transit vers le Sahel. Personne n’a intérêt à ériger des murs douaniers. Mais chacun veut fixer le prix du passage. L’enjeu de Dakar est de transformer une interdépendance subie en règles écrites, ce que plus d’un an et a demi de cohabitation informelle n’a pas produit.
Reste une asymétrie que le vocabulaire diplomatique peine à masquer. L’AES se présente en bloc, avec « une seule délégation portée par une même vision », selon les mots de Karamoko Jean Marie Traoré. La CEDEAO, elle, négocie au nom de douze États dont les intérêts divergent : un pays côtier exposé aux débordements jihadistes n’attend pas la même chose d’un accord qu’un État éloigné du front sahélien. Les régimes militaires en tirent un avantage tactique. Ils portent aussi une faiblesse que leurs communiqués taisent. Leurs trois pays font face à des groupes jihadistes que leurs armées ne parviennent pas à contenir, et la sécurité transfrontalière figure au menu des discussions. La souveraineté érigée en première ligne rouge a donc ses limites. On ne sécurise pas seul une frontière que l’on partage.
Les deux jours de Dakar ne produiront sans doute pas d’accord définitif. Ils diront autre chose, de plus important : si les deux organisations acceptent de se traiter en égales, ou si chacune espère encore l’usure de l’autre. La CEDEAO a longtemps parié sur un retour des trois pays ; l’AES a longtemps misé sur l’effritement de la CEDEAO. Ni l’un ni l’autre n’est advenu. En s’asseyant à la même table, les deux blocs admettent enfin que le divorce est consommé et que le voisinage, lui, est perpétuel. Il ne reste qu’à rédiger le règlement de copropriété. C’est toujours la partie la plus longue.