7 novembre 2026
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Analyse Géopolitique

L’AES affiche son unité, mais reporte encore ses chantiers

Une semaine après le sommet Russie-Afrique de Moscou, boudé par Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani, Assimi Goïta a enchaîné jeudi Niamey et Ouagadougou. Deux communiqués conjoints, une solidarité affichée au sein de l’AES, mais peu d’engagements chiffrés : le président malien de la transition soigne d’abord la cohésion de la Confédération.

7 novembre 2026 • 5 min 927 mots
L’AES affiche son unité, mais reporte encore ses chantiers
Mali Burkina Faso Niger

Jeudi 5 novembre 2026, vers 13 heures, l’avion du général Assimi Goïta s’est posé à Niamey. Le président malien de la transition y a été accueilli par le général Abdourahamane Tiani, chef de l’État nigérien, et par son Premier ministre, Ali Mahaman Lamine Zeine, rapporte Madar. Quelques heures plus tard, il atterrissait à Ouagadougou, où le capitaine Ibrahim Traoré l’a accueilli à l’aéroport international avant un tête-à-tête dans le salon d’honneur de l’aéroport, selon Le Lanafricain. Deux capitales en une journée, deux communiqués conjoints : la tournée éclair du chef de l’État malien en dit plus long sur l’état de l’Alliance des États du Sahel (AES) que les textes qu’elle a produits.

Le calendrier éclaire la démarche. Du 28 au 29 octobre, Moscou accueillait le troisième sommet Russie-Afrique. Assimi Goïta y était, arrivé dès le 26. Ibrahim Traoré, lui, s’était fait représenter par son Premier ministre, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, et le général Tiani était également absent, sans qu’aucune raison officielle soit donnée. Selon Linfodrome, le président malien est revenu de Russie « chargé de messages » pour ses deux homologues. La tournée de jeudi a donc deux fonctions : jouer les messagers d’un partenaire stratégique commun, et dissiper l’impression qu’un sommet aussi symbolique ait pu révéler des écarts de stratégie au sein de la Confédération.

Le communiqué de Ouagadougou, signé par les ministres des Affaires étrangères Karamoko Jean Marie Traoré et Abdoulaye Diop et publié le 6 novembre, reste d’une grande prudence. Les deux chefs d’État y réaffirment des « liens spéciaux de fraternité, d’amitié et de coopération agissante », s’engagent à consolider leur coopération, « notamment » dans la lutte contre le terrorisme, et chargent leurs diplomaties de préparer à Ouagadougou la onzième session de la Grande Commission mixte de coopération Burkina-Mali, sans en fixer la date, selon L’Observateur Paalga et KOACI. Goïta invite Traoré au Mali, Traoré accepte, la date sera arrêtée « par voie diplomatique ». Aucun projet, aucun montant, aucun calendrier. Le texte de Niamey, plus étoffé, salue la Force unifiée de l’AES, dénonce des « sponsors étatiques étrangers » du terrorisme et se félicite des travaux sur la libre circulation, les infrastructures de transport, l’énergie et les mines, toujours sans financement ni échéance, relève L’Œil du Sahel.

Ce flou n’est pas un oubli. Il signale une Confédération qui privilégie la démonstration d’unité sur la mise en œuvre. Le Mali, d’abord, a besoin de ses voisins. Depuis les attaques coordonnées du JNIM et du Front de libération de l’Azawad du 25 avril 2026, qui ont frappé Bamako, Kati et plusieurs villes du Nord et coûté la vie au ministre de la Défense Sadio Camara, Assimi Goïta cumule la présidence et le portefeuille de la Défense. L’approvisionnement de la capitale en carburant dépend toujours de convois escortés : près de 4 000 camions-citernes sont arrivés à Bamako en octobre sous escorte nocturne des forces armées maliennes, selon la Direction générale du commerce et de la concurrence citée par Madar. Pour un État dont les routes sont des cibles, la solidarité sahélienne relève de la logistique vitale.

Le Burkina Faso, ensuite, détient les clés de l’institution. Ibrahim Traoré assure depuis le 23 décembre 2025 la présidence tournante de la Confédération, dont Assimi Goïta a salué jeudi le « leadership », selon Burkina24. L’hommage n’est pas anodin : à sept semaines de la fin présumée de ce mandat d’un an, le président malien ménage celui qui pilote l’agenda commun. Le communiqué de Ouagadougou contient d’ailleurs un remerciement révélateur. Traoré y remercie le Mali d’avoir accueilli des Burkinabè « refoulés de la République de Guinée », après la suspension de l’orpaillage artisanal autour de Siguiri. La solidarité de l’AES se manifeste là où elle est la plus concrète : dans la gestion des crises que ses voisins lui imposent.

Le contrepoint est pourtant évident. L’AES se définit d’abord par ce qu’elle refuse, la CEDEAO, la présence militaire française, les tutelles extérieures. Elle peine encore à exister par ce qu’elle construit. La Force unifiée, installée à Niamey, n’a pas empêché les offensives djihadistes de 2026 au Mali. La Grande Commission mixte burkinabè-malienne n’a même pas de date. Et la diplomatie économique se joue ailleurs : le 17 octobre à Dakar, les ministres de l’AES et de la CEDEAO ont tenu leurs premières négociations formelles et créé des groupes de travail thématiques en vue d’un accord-cadre de coopération, selon allAfrica. La Confédération négocie avec l’organisation qu’elle a quittée avant d’avoir donné un contenu tangible à sa propre intégration.

Quant à la relation russe, la tournée de Goïta montre qu’elle repose davantage sur les hommes que sur une doctrine commune. Que deux des trois chefs d’État aient délégué leur présence à Moscou sans explication, puis reçu à domicile les messages du Kremlin par l’intermédiaire de leur homologue malien, suggère une hiérarchie informelle dans laquelle Bamako se pose en interlocuteur privilégié de Vladimir Poutine. Rien n’indique une divergence de fond. Mais une alliance dont les membres n’assistent pas ensemble aux rendez-vous de leur principal partenaire a besoin de rituels de rattrapage, et la journée de jeudi en était un.

La suite se lira dans les prochaines semaines. La passation de la présidence tournante, attendue autour de la fin décembre, dira si l’AES sait organiser sa propre alternance. La date de la Grande Commission mixte, celle de la visite d’Ibrahim Traoré à Bamako, et l’éventuel contenu chiffré des projets d’énergie et de transport évoqués à Niamey diront si les communiqués valent programme. Pour l’heure, Assimi Goïta a obtenu ce qu’il était venu chercher : des photos de famille et des mots chaleureux. Une Confédération ne se bâtit pourtant pas sur des accolades d’aéroport. Elle se mesure aux convois qui arrivent à Bamako.

Par Aïssatou Diallo