Il a fallu environ deux heures. Mardi 3 novembre 2026, à Dakar, la plénière consacrée à la loi de finances rectificative (LFR) 2026 du Sénégal s’ouvre à 10 heures, puis le député de Pastef Amadou Ba demande de couper court et de passer au vote, selon l’AFP. Sa question préalable, prévue par l’article 83 du règlement intérieur, emporte le rejet du texte sans examen au fond. « Le projet de loi (sur le budget révisé) est rejeté », annonce El Malick Ndiaye, qui préside la séance. Dans la foulée, un communiqué rectificatif de l’Assemblée invoque un « problème technique » : 17 procurations avaient été oubliées. Le résultat passe de 109 à 126 voix pour, contre 20 et 3 abstentions.
Ce vote n’a rien d’une surprise, c’est un aboutissement. Ousmane Sonko, limogé de la primature par Bassirou Diomaye Faye le 22 mai 2026 puis élu à la tête de l’Assemblée nationale, avait prévenu le 19 octobre que le projet n’était « pas acceptable en l’état ». La commission des finances l’avait rejeté les 23 et 30 octobre, et le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, avait obtenu le 27 octobre un renvoi en commission qui n’a rien changé. Ce qui change, c’est le statut de la crise. La menace brandie par le chef de Pastef est devenue un acte parlementaire, avec lequel le gouvernement du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô doit composer à huit semaines de la clôture de l’exercice.
Sur le fond, le texte déposé le 18 septembre acte une dégradation sévère. Les recettes reculent de 6 188,8 à 5 848,7 milliards de francs CFA, les dépenses montent de 7 433,9 à 7 583,9 milliards, et le déficit atteint 1 735,2 milliards, soit 7,6 % du PIB contre 5,4 % dans la loi initiale, relève le Journal du Sénégal. Le premier moteur est la facture énergétique : 250 milliards inscrits pour les subventions, 790,3 milliards nécessaires. Pour tenir, le gouvernement retire 555 milliards aux crédits d’investissement. Pastef oppose à cette arithmétique un « manque de sincérité budgétaire », selon Ouestaf. La querelle se cristallise notamment sur le Plan de redressement économique et social lancé sous Sonko, dont les 762 milliards de recettes visées ont fondu : 173 milliards mobilisés à fin septembre, 311 milliards espérés d’ici à la fin de l’année.
Cheikh Diba répond sur le même terrain. Il a dénoncé « un amalgame ou une manipulation » et rappelé, selon SenePlus, qu’« un déficit budgétaire, c’est un plafond ». Surtout, il a retourné l’accusation à la sortie de l’hémicycle : « Ils ne veulent pas que les Sénégalais sachent », a-t-il lancé, d’après Senego. Selon l’AFP, il a aussi lancé : « Vous n’avez que le prétexte de sincérité budgétaire. » L’argument porte. La question préalable a une vertu pour ses auteurs : elle dispense la majorité de dire en séance ce qu’elle aurait coupé ou financé autrement. On peut réclamer la vérité des comptes, mais il est difficile de l’établir en refusant de les discuter.
Le vrai destinataire du vote se trouve à Washington. Un accord préliminaire conclu en septembre prévoit 2,2 milliards de dollars sur 36 mois, mais le conseil d’administration du FMI ne l’a toujours pas approuvé, rappelle l’AFP, alors que la dette publique était estimée à 132 % du PIB fin 2024. Le rejet n’entraîne pas de suspension automatique des discussions, précise allAfrica. Il retire cependant à l’exécutif ce que tout créancier réclame : la preuve qu’il sait faire voter ses engagements. Le gouvernement avait averti en commission qu’un échec menacerait la fourniture d’électricité, le paiement de la dette due aux entreprises et les rappels de salaires des enseignants.
La pression s’exerce donc aussi en direction de l’opinion. La veille du vote, à Mbacké, le ministre de la Microfinance et de l’Économie sociale et solidaire, Alioune Badara Dione, jugeait que « la souffrance des Sénégalais ne doit pas être une arme de campagne électorale », rapporte Le Soleil cité par Madar. Le ministre de l’Urbanisme, des Collectivités territoriales et de l’Aménagement des territoires, Moussa Balla Fofana, renvoie pour sa part au budget 2027 le transfert d’eau du lac de Guiers vers Touba. Chaque camp désigne déjà le responsable des coupes à venir.
Il serait pourtant commode de ne voir là qu’un sabotage. Un déficit qui passe de 5,4 à 7,6 % du PIB en cours d’année, dans un pays encore marqué par le scandale de la dette cachée, justifie un contrôle parlementaire exigeant. Cheikh Diba a lui-même rappelé qu’en 2025 le gouvernement était revenu devant les députés à une semaine de la fin de l’année pour une seconde LFR : le rattrapage budgétaire tend à devenir une habitude. Mais le contrôle suppose un débat, et c’est précisément ce que la majorité a refusé le 3 novembre. Pastef a gagné le vote sans avoir à présenter de budget de rechange.
Que peut faire l’exécutif ? Cheikh Diba renvoie la décision au chef de l’État, qui « décidera avec son Premier ministre ». Ahmadou Al Aminou Lô évoquait le 26 octobre à l’AFP des voies du « dialogue » mais aussi « constitutionnelles ». La presse dakaroise regarde déjà plus loin : Le Quotidien a publié le 3 novembre un entretien avec Mamadou Balla Diagne, pour qui une dissolution en décembre servirait le pays, et Walf Quotidien relève « les signes d’un report » des élections locales. Reste une certitude comptable. L’exercice 2026 se ferme le 31 décembre, et la loi de finances 2027 passera, sauf dissolution, devant les mêmes députés. Le prochain vote dira si le rejet de novembre était un accident de cohabitation ou déjà une méthode de gouvernement.