17 octobre 2026
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Analyse Sécurité

Les jihadistes se font la guerre, mais cela ne rend pas le Sahel plus sûr

Le 9 octobre, dans l’Oudalan, au Burkina Faso, l’État islamique au Sahel affirme avoir tué plus de 400 combattants du JNIM. Invérifiable, mais révélateur : les deux branches du jihad sahélien se livrent la guerre la plus intense au monde entre Al-Qaïda et l’EI. Les juntes n’y gagnent rien. Le front glisse vers le Nigeria.

17 octobre 2026 • 4 min 881 mots
Les jihadistes se font la guerre, mais cela ne rend pas le Sahel plus sûr
Burkina Faso

Vendredi 9 octobre 2026, dans la province de l’Oudalan, au nord du Burkina Faso, près des frontières du Mali et du Niger, deux armées jihadistes se sont affrontées. Quatre jours plus tard, l’État islamique au Sahel (EIS) revendiquait la mort de plus de 400 combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, dont plusieurs chefs. Les combats auraient duré environ une heure et demie, selon les revendications relayées par l’agence Fides. Aucune source indépendante n’a confirmé ce bilan, publié dans Al Naba, l’hebdomadaire de propagande de l’organisation, rapporte RFI ; un chercheur ouest-africain cité par la radio juge les bilans de l’EIS systématiquement faux. Le JNIM, lui, se tait. Héni Nsaibia, analyste de l’ONG de suivi des conflits ACLED, prévient toutefois : « Si le bilan revendiqué est confirmé, ce sera la bataille la plus meurtrière jamais enregistrée entre les deux groupes », selon l’AFP citée par Africanews.

La rivalité n’est pas neuve. Depuis 2019, les deux coalitions se disputent influence, routes et populations : plus de 320 batailles et environ 2 200 morts jusqu’en septembre, selon le décompte de Héni Nsaibia. Les deux camps ont des généalogies distinctes. Le JNIM est né en mars 2017 de la fusion de plusieurs katibas sous la direction d’Iyad Ag Ghaly ; l’EIS est apparu entre 2015 et 2016 autour d’Adnan Abou Walid al-Sahraoui, tué depuis, rappelle l’agence Fides. Ce qui change, c’est l’échelle. Un rapport d’experts de l’ONU remis au Conseil de sécurité début août qualifiait déjà ces combats de « confrontation directe la plus intense au monde » entre une branche d’Al-Qaïda et un groupe lié à l’État islamique. Depuis septembre, la violence a franchi un palier. Début septembre, l’EIS revendiquait déjà plus de 200 morts dans la même zone de l’Oudalan. Les affrontements les plus récents ont commencé le 9 octobre dans la zone des trois frontières, selon le collectif de journalistes ouest-africains Wamaps.

Il serait tentant d’y voir une simple querelle de doctrine. Elle existe. Le JNIM mise sur l’enracinement local et les alliances avec les notables, et concentre ses attaques sur les forces de l’État et les armées étrangères, sans épargner pour autant les civils. L’EIS, plus rigoriste et plus transnational, s’en prend aux populations qui refusent son autorité, explique la spécialiste du Sahel Hasret Kargin, citée par l’AFP. Le chercheur Abdel Nasser Ould Ethmane Elyssea, dans une analyse pour l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), décrit un JNIM devenu plus politique et plus ouvert à la négociation, qui appelle au Mali à l’union contre le pouvoir en place. Les experts de l’ONU évoquent des « tensions idéologiques et stratégiques durables », que traduit la rareté des défections du JNIM vers l’État islamique ; en juillet, le JNIM a d’ailleurs revendiqué l’élimination d’un commandant passé à l’ennemi.

Mais la doctrine habille surtout une compétition très concrète pour les mêmes territoires, les mêmes recrues et les mêmes ressources. Wassim Nasr, chercheur associé au Soufan Center, parle d’une « course au contrôle des frontières entre les trois pays ».

C’est là que la guerre interne au jihad cesse d’être une bonne nouvelle pour les États. Depuis son bastion de Ménaka, au Mali, l’EIS s’est étendu vers les régions nigériennes de Tahoua, de Dosso et de Maradi, jusqu’à la frontière du Nigeria. Selon Wassim Nasr, ce corridor facilite la circulation de combattants, d’équipements et de savoir-faire avec l’ISWAP, la branche de l’État islamique dans le bassin du lac Tchad. C’est précisément la jonction que redoutent les capitales de la région : un arc continu de l’organisation, du nord du Mali aux rives du lac Tchad. La rivalité ne contient pas le jihad : elle le pousse à conquérir de nouveaux espaces pour prendre l’avantage sur l’adversaire. Chaque groupe étend sa carte pour ne pas céder de terrain à l’autre. Le front, autrefois circonscrit au Mali et au Burkina Faso, touche désormais l’ouest du Niger et le nord-ouest du Nigeria, le pays le plus peuplé du continent.

Les juntes de Bamako, de Ouagadougou et de Niamey pourraient être tentées de regarder leurs ennemis s’entre-tuer. Ce serait une erreur de lecture, dans une région que l’AFP décrit désormais comme l’épicentre du jihadisme mondial. Les experts de l’ONU estiment le JNIM à 7 000 ou 8 000 combattants, contre environ 2 000 pour l’État islamique : même amputé des pertes que lui prête son rival, le JNIM reste la principale menace terroriste du Sahel, selon le même rapport. Hasret Kargin observe qu’il a déjà dépêché d’importants renforts dans la zone et anticipe de « féroces contre-attaques dans les prochains jours ». Les régimes militaires, eux, peinent toujours à contenir l’expansion des deux groupes, constate l’AFP. Surtout, ni le JNIM ni l’EIS n’ont cessé de combattre les armées nationales pendant qu’ils se battaient entre eux. Et les civils restent les premières victimes de toutes les parties, rappelle l’agence Fides.

La guerre entre le JNIM et l’EIS n’annonce donc pas l’épuisement du jihad sahélien. Elle annonce sa sélection. Le groupe qui l’emportera dans l’Oudalan et autour de Ménaka en sortira plus aguerri, plus discipliné, maître de routes que l’autre aura perdues. Pour les trois pays de la Confédération des États du Sahel, qui négocient ce week-end à Dakar leur relation avec la CEDEAO, la leçon est limpide : la menace ne reconnaît ni bloc ni confédération. Elle s’installe désormais aux portes du Nigeria. Aucun pays de la région ne peut plus se croire en deuxième ligne.

Par Karim Benyahia