Mercredi 28 octobre 2026, au centre de traitement d’Ebola de Beni, en République démocratique du Congo (RDC), la docteure Marie-France Shogogo est morte du virus qu’elle combattait. Elle était diplômée de l’université de Goma depuis trois ans. Le lendemain, à Lwemba, en Ituri, le docteur Safari Samuel, sorti de la faculté il y a deux ans, succombait à son tour, rapporte Actualité.cd. Vendredi, les données gouvernementales faisaient franchir à l’épidémie le seuil des 5 000 morts : 5 026 décès pour 10 351 cas confirmés et 2 788 guérisons au 29 octobre, selon l’Associated Press. « Nous devons protéger ceux qui nous protègent », a réagi Jean Kaseya, directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC).
Déclarée à la mi-mai en Ituri, l’épidémie est due au virus Bundibugyo, contre lequel aucun vaccin ni traitement n’est homologué ; des essais sont en cours. Elle touche 8 des 26 provinces et 67 des 178 zones de santé, dont 50 comptent des cas actifs. L’Ituri et le Nord-Kivu concentrent 9 782 cas et 4 792 décès. C’est déjà la deuxième plus importante épidémie d’Ebola de l’histoire, après celle d’Afrique de l’Ouest de 2014 à 2016, qui avait fait plus de 11 000 morts. Hors de RDC, le Nigeria a isolé samedi deux cas suspects dans le nord-est, tandis que l’Arabie saoudite suspendait vendredi les voyages et les entrées en provenance du Kenya.
Ces chiffres disent une chose précise : le virus échappe au seul outil disponible. Sans vaccin homologué, la riposte repose sur le repérage des contacts, l’isolement et la prise en charge précoce, c’est-à-dire sur du travail humain, jour après jour, dans des zones difficiles. Or, selon Africa CDC, environ 80 % des nouveaux cas apparaissent hors des chaînes de contacts suivies, et seulement 12 % environ des cas confirmés ont été identifiés parmi des contacts déjà connus, précise Al Jazeera. Un tiers des décès surviennent hors des centres de traitement, avant tout dépistage, indique le docteur Patrick Otim, responsable de programme à l’Organisation mondiale de la santé. « C’est un cap tragique, car il ne s’agit pas simplement d’un chiffre », résume-t-il. La chaîne se rompt donc avant même d’atteindre l’hôpital.
Elle se rompt aussi à l’hôpital. Le docteur Safari aurait contracté le virus dans sa structure de travail, où quinze autres malades n’auraient pas encore de prise en charge, selon plusieurs sources citées par Actualité.cd. En août, le neurochirurgien Charles Mbusa Munyumu était déjà mort au centre de traitement de Katwa. Chaque soignant perdu coûte plus qu’une vie : il retire un maillon d’un système dont la seule arme est la présence. Africa CDC a d’ailleurs appelé vendredi à renforcer la protection des personnels de première ligne, ce qui revient à admettre qu’au sixième mois de crise, elle reste insuffisante.
Le plus troublant tient à l’argent. À Tchomia, en Ituri, des soignants ont cessé le travail pour quatre mois de salaires impayés, dans un centre qui compte cinq cas confirmés et dix suspects, selon l’Associated Press. À Beni, un élu, Alain Siwako, signale un manque de carburant et de ressources. Or le 2 octobre, le ministre de la Santé publique, Samuel Roger Kamba, livrait lui-même un constat sévère, rapporté par le Journal de Kinshasa : sur 97 partenaires engagés, environ un quart seulement avaient rendu des comptes, et près de 99 millions de dollars restaient inutilisés sur quelque 227 millions mobilisés pour le premier plan de riposte. « Désormais, aucun partenaire n’ira sur le terrain sans accréditation », annonçait-il, en précisant que le gouvernement avait utilisé de manière transparente ses propres 50 millions de dollars. Rien n’établit que ces fonds devaient payer les grévistes de Tchomia. Mais la coexistence des deux faits constitue un réquisitoire : des millions dorment pendant que des soignants attendent leur paie. Le Programme alimentaire mondial chiffre, lui, à 214 millions de dollars six mois d’assistance alimentaire dans l’est du pays.
Réduire la crise à un défaut de gestion serait toutefois injuste. L’est congolais est un théâtre de guerre, où l’armée affronte le M23, que l’Associated Press présente comme soutenu par le Rwanda, ainsi que les insurgés islamistes des ADF près de la frontière ougandaise. Une infirmière a été tuée la semaine précédente alors qu’elle répondait à une alerte Ebola. Aucun plan de décaissement ne protège une équipe de ces violences, et le gouvernement ne contrôle pas tout le territoire touché. Le ministère peut aussi rappeler que le 2 octobre, 12 zones de santé sur 63 n’avaient plus déclaré de cas depuis 42 jours. Sauf que le périmètre continue de s’étendre : 63 zones touchées début octobre, 66 le 27 selon l’OMS, 67 le 29. Le discours sur une épidémie contenue par poches ne résiste pas à cette progression.
Les semaines à venir se jugeront donc sur des critères moins spectaculaires qu’une annonce vaccinale, même si les essais restent décisifs. La paie des soignants, l’équipement de protection, la sécurité des équipes d’alerte et la publication des comptes des 97 partenaires pèseront autant que les doses à venir. Kinshasa et ses bailleurs disposent là de leviers immédiats, qui ne dépendent ni d’un laboratoire ni d’un cessez-le-feu général. Sans vaccin, Ebola se combat avec des mains. À Beni et à Lwemba, deux paires viennent de manquer ; à Tchomia, d’autres se sont croisées, faute de salaire.