Mercredi 4 novembre, en séance plénière à Abuja, le président du Sénat, Godswill Akpabio, a lu une lettre de Bola Tinubu datée du 26 octobre. Le président du Nigeria y demande l’autorisation de lever 10 790 milliards de nairas, soit environ 7,7 milliards de dollars au taux budgétaire de 1 409 nairas pour un dollar, afin de financer en partie le déficit de 2026. Le texte énumère plusieurs voies, des prêts concessionnels aux crédits relais, mais le quotidien Leadership en retient la phrase décisive : l’accent sera mis sur les eurobonds, « généralement plus rapides à conclure ». La présidentielle est fixée au 16 janvier 2027. À dix semaines du vote, le gouvernement ne demande pas seulement de l’argent : il demande du temps qu’il n’a plus.
Le cadre est celui de la loi de finances 2026, qui prévoit 29 200 milliards de nairas d’emprunts nouveaux pour couvrir un déficit estimé à 31 400 milliards, répartis entre 18 400 milliards sur le marché intérieur et 10 790 milliards à l’extérieur. La requête s’appuie sur les articles 21(1) et 27(1) de la loi de 2003 sur le Bureau de gestion de la dette (DMO). Les fonds, destinés à la défense, aux transports, à l’agriculture, à l’électricité, à l’éducation et à la santé, transiteraient par la Banque centrale pour le compte de l’État fédéral. Godswill Akpabio a renvoyé le dossier à la commission sénatoriale de la dette intérieure et extérieure, sans vote à ce stade.
Le plus instructif tient à ce que cette lettre remplace. Selon le président du Sénat, elle « se substitue de fait » à la demande antérieure de 20,3 milliards de dollars. Ce chiffre varie selon les sources, puisque This Day évoquait le 29 octobre un plan de 20,52 milliards de dollars et 1,045 milliard d’euros, soit 21,7 milliards de dollars au total. Ce jour-là, le ministre des Finances et de la Coordination de l’économie, Taiwo Oyedele, défendait encore ce programme devant ses détracteurs : des projets d’une durée moyenne de cinq ans, environ 10,6 milliards de dollars pour les transports, une tranche de 5 milliards de la Banque mondiale à un taux moyen proche de 2,1 %. « Ceci est un investissement, pas un emprunt », assurait-il. Six jours plus tard, le récit a changé de nature.
Le financement de projets à bas taux cède la place, au moins dans la lecture d’Akpabio, à un chèque de marché pour boucher un trou budgétaire. Le coût n’est pas connu, et la lettre l’admet : « Les conditions définitives, y compris les taux d’intérêt et les durées, seront déterminées au moment de la fixation du prix, selon les conditions du marché. » Or le précédent donne un ordre de grandeur de la dépendance : le Nigeria a déjà placé 2,2 milliards de dollars d’eurobonds en décembre 2024 et 2,35 milliards en novembre 2025, selon The Rio Times. Akpabio lui-même a pris soin de prévenir contre tout accord défavorable, plaidant pour une logique de « vendeur consentant, acheteur consentant ».
Le gouvernement dispose pourtant d’arguments sérieux, et il serait malhonnête de les écarter. Taiwo Oyedele fait valoir que le ratio du service de la dette aux recettes est tombé de 97 % à moins de 60 %, que l’inflation a reculé à 14,63 % en septembre contre 20,98 % un an plus tôt, et que les réserves de change dépassent 55 milliards de dollars, leur plus haut niveau depuis dix-huit ans. La croissance a atteint 4,43 % au deuxième trimestre. Ces chiffres expliquent pourquoi Abuja peut retourner sur le marché dans de meilleures conditions qu’en 2023.
Ils ouvrent aussi la contradiction centrale du dossier. La lettre présidentielle justifie l’emprunt par le renforcement des réserves et le soutien au naira. Si les réserves sont au sommet et la monnaie stabilisée, pourquoi présenter de la dette en devises comme un outil de défense du change ? La réponse probable est moins technique que politique : aucun gouvernement ne souhaite aborder une présidentielle avec un naira sous pression. La dette publique totale s’élevait à 166 790 milliards de nairas au 30 juin, contre 159 350 milliards trois mois plus tôt, soit plus de 7 400 milliards en un seul trimestre. Le service de la dette extérieure a coûté 870,73 millions de dollars au deuxième trimestre, dont 491,73 millions d’intérêts. L’opposition, par la voix de la campagne Makinde-Daura, parle de « cancer malin de la dette » : la formule est partisane, mais l’arithmétique lui donne un auditoire.
Le calendrier n’arrange rien. Financial Afrik signalait le 5 novembre un recul de plus de 8 % du pétrole, principale source de devises du pays, au moment où Abuja s’apprête à solliciter les investisseurs. Une lettre datée du 26 octobre et lue le 4 novembre laisse peu de marge à la commission sénatoriale, priée de rendre son rapport « dès que possible ». Un Sénat qui approuverait sans examen sérieux offrirait à l’opposition un argument de campagne ; un Sénat qui traînerait priverait l’exécutif de la rapidité qu’il recherche.
L’enjeu dépasse donc le montant, modeste au regard du stock. Il touche à la crédibilité d’une doctrine défendue par Taiwo Oyedele : l’emprunt comme investissement, non comme expédient. La commission tient désormais l’occasion d’exiger ce que la lettre ne fournit pas : une ventilation par projet, un plafond de coût, un calendrier d’émission. Si elle y renonce, le Nigeria aura validé, à quelques semaines du 16 janvier, l’idée qu’un eurobond se vote comme une dépense courante. Et les créanciers, eux, ne votent pas : ils fixent le prix.