7 novembre 2026
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Analyse Politique

Nigeria : la justice raye Atiku et l’ADC, à soixante-dix jours de la présidentielle

Un juge d’Abuja a annulé jeudi la candidature d’Atiku Abubakar à la présidentielle nigériane de 2027, dissous la direction de l’ADC de David Mark et invalidé tous les candidats du parti. L’opposition fait appel. À soixante-dix jours du scrutin, le prétoire devient le premier champ de bataille électoral.

7 novembre 2026 • 4 min 912 mots
Nigeria : la justice raye Atiku et l’ADC, à soixante-dix jours de la présidentielle
Nigeria

Jeudi 5 novembre 2026, à la Haute Cour fédérale d’Abuja, le juge Peter Lifu a rendu un jugement qui bouleverse la présidentielle nigériane du 16 janvier 2027. Saisi par Nafiu Bala Gombe, ancien vice-président national de l’African Democratic Congress (ADC) pour le Nord-Est, il a déclaré illégale la direction du parti conduite par David Mark, annulé la primaire qui avait désigné Atiku Abubakar et invalidé, selon Daily Trust et PM News, les candidatures de tous les postulants de l’ADC aux élections de 2027. Il a également interdit à David Mark et à son secrétaire national, Rauf Aregbesola, de se présenter comme dirigeants de la formation.

Pour mesurer le choc, il faut revenir au 2 juillet 2025. Ce jour-là, une coalition d’opposants, réunissant notamment Atiku Abubakar, Peter Obi, Nasir el-Rufai et Rotimi Amaechi, avait choisi l’ADC, petit parti enregistré, comme véhicule commun contre le président Bola Ahmed Tinubu et son All Progressives Congress (APC). L’ancien président du Sénat David Mark en avait pris la présidence intérimaire, l’ancien gouverneur d’Osun Rauf Aregbesola le secrétariat, tandis que le fondateur, Ralph Nwosu, s’effaçait. C’est précisément cette passation que conteste Nafiu Bala Gombe : après la démission de Ralph Nwosu, la direction lui revenait, soutient-il, et l’installation de l’équipe de David Mark a violé les statuts du parti comme la loi électorale. La plainte, déposée en septembre 2025, aura mis quatorze mois à produire son effet.

Sur le fond, le jugement repose sur une logique de procédure implacable. Si la direction était illégale, tout ce qu’elle a organisé l’est aussi, à commencer par la primaire présidentielle. Le raisonnement a la rigueur d’un syllogisme ; il en a aussi la brutalité. Car la sanction ne frappe pas seulement un homme, Atiku Abubakar, candidat pour la septième fois et arrivé deuxième en 2023 avec 29 % des voix face aux 36,6 % de Bola Tinubu. Elle prive de candidats le principal parti d’opposition du pays, à l’heure où la campagne est ouverte depuis le 19 août et où le délai de dépôt des candidatures présidentielles, fixé par la commission électorale (INEC) au 11 juillet, est expiré depuis près de quatre mois.

La riposte n’a pas tardé. Dès le lendemain, les avocats de l’ADC, emmenés par Shaibu Enejoh Aruwa, ont déposé un acte d’appel et une requête en sursis à exécution, rapporte ThisDay. Atiku Abubakar a dénoncé « une manœuvre judiciaire », estimant que le calendrier du jugement « n’est pas une coïncidence », selon Premium Times. Il oppose à la décision du juge Lifu un jugement rendu le 2 juillet par un autre magistrat de la même juridiction, Musa Liman, qui allait en sens inverse. Deux juges d’un même tribunal, deux lectures contraires du même conflit : l’image renvoyée aux électeurs est celle d’une justice dont l’issue dépend du bureau où l’on dépose sa requête.

Le soupçon politique est donc inévitable, et l’opposition l’alimente sans retenue. Peter Obi, désormais candidat du Nigeria Democratic Congress (NDC), a jugé la décision « troublante et surprenante » et accusé le parti au pouvoir d’en être l’architecte, rappelant que ce sont « les électeurs et non les tribunaux » qui choisissent les dirigeants. L’APC s’en défend. Son secrétaire national à la communication, Felix Morka, a rappelé que son parti n’était ni partie ni intervenant dans l’affaire. L’argument est juridiquement exact. Il est politiquement court. Le même juge Lifu avait déjà ordonné, plus tôt dans l’année, la radiation de l’ADC et de quatre autres partis, décision suspendue en juin par la cour d’appel, souligne Premium Times. À force de jugements défavorables, le contentieux interne de l’opposition finit par servir objectivement le pouvoir, qu’il en soit l’instigateur ou non.

Il serait pourtant trop commode d’en faire un simple complot. L’ADC a construit sa coalition sur un raccourci : emprunter la coquille d’un parti existant plutôt que d’en bâtir un nouveau, en reléguant au second plan ses cadres historiques. Nafiu Bala Gombe n’est pas un inconnu surgi de nulle part ; il incarne ces militants de la première heure évincés par des poids lourds venus d’ailleurs. Au Nigeria, où les tribunaux tranchent depuis des années les primaires contestées, la négligence statutaire se paie toujours, et souvent au pire moment. La coalition le savait. Elle a parié qu’aucun juge n’oserait renverser la table à quelques semaines du scrutin. Elle a perdu la première manche.

Reste la question pratique, la seule qui compte pour les électeurs. L’INEC temporise. Son commissaire national Mohammed Kudu Haruna a indiqué le 6 novembre que la commission n’avait pas encore reçu le jugement, dont la copie certifiée demande généralement une semaine, selon Daily Trust. L’ADC lui demande d’attendre la décision de la cour d’appel, quand des présidents de sections régionales du parti la pressent au contraire d’appliquer le jugement. Entre ces injonctions contraires, la commission électorale dispose d’une marge précieuse : chaque jour d’attente rapproche le scrutin et rend plus coûteuse toute exclusion d’un candidat déjà en campagne.

Le calendrier est désormais l’arbitre. La cour d’appel, puis vraisemblablement la Cour suprême, devront trancher avant le 16 janvier, faute de quoi le bulletin de vote sera imprimé dans l’incertitude. Si le jugement est confirmé, le Nigeria abordera sa présidentielle sans le candidat qui avait réuni près de sept millions de voix en 2023, et l’opposition se retrouvera morcelée entre l’ADC décapitée et le NDC de Peter Obi. S’il est infirmé, Atiku Abubakar pourra se poser en rescapé d’un acharnement judiciaire, rôle qui mobilise souvent mieux qu’un programme. Dans les deux cas, la démocratie nigériane aura confirmé une habitude inquiétante : ses élections se jouent de plus en plus dans les prétoires, et de moins en moins dans les urnes.

Par Aïssatou Diallo