Mardi 3 novembre, à 10 heures, la Cour d’appel d’Angleterre et du pays de Galles a rejeté le recours de James Ibori, ancien gouverneur de l’État nigérian du Delta, contre l’ordonnance de confiscation de 101 514 315,21 livres sterling, soit environ 136 millions de dollars selon Reuters, prononcée contre lui en juillet 2023. Les trois juges, Lord Justice Popplewell en tête, n’ont laissé aucune prise à l’argument central : la longueur de la procédure ne pouvait être invoquée par celui qui l’avait provoquée, puisque ce retard était « entirely Mr Ibori’s fault », entièrement imputable à l’intéressé. Joint par Reuters, il a répondu d’un « Give me a break », puis indiqué qu’il consultait ses avocats.
Le dossier est l’un des plus anciens et des plus symboliques de la lutte contre la corruption entre Londres et Abuja. Gouverneur du Delta de 1999 à 2007, James Ibori a vu ses avoirs gelés dès 2007. Extradé des Émirats arabes unis en 2011, il a plaidé coupable de plusieurs chefs de conspiration et de blanchiment, et a été condamné à treize ans de prison le 17 avril 2012. Les comptes rendus de l’arrêt décrivent la mécanique : contrats gonflés pour un stade d’athlétisme et des achats de véhicules, détournements de fonds publics, vente des parts de l’État dans V Mobile. Pour la Cour, il a, dès son élection, délibérément et systématiquement floué ceux qu’il devait représenter. La procédure de confiscation a ensuite duré plus de dix ans, entre audience de fond en 2020, conclusions en 2022 et ordonnance finale du juge Tomlinson, le 21 juillet 2023.
Sur le plan juridique, l’enjeu de l’appel paraissait modeste et sa portée est réelle. James Ibori demandait une réduction de quelque 4,3 millions de livres, à 97,2 millions, en contestant l’ajustement à l’inflation appliqué aux sommes gelées. La Couronne soutenait que, même fondée, sa thèse ne retrancherait qu’environ 10 000 livres. Le raisonnement de l’appelant avait pour lui une apparence d’équité : pourquoi indexer un argent qu’il ne pouvait ni investir ni faire fructifier ? La Cour répond que le régime légal vise la valeur actuelle du bénéfice criminel, et que l’ordonnance peut être honorée sur n’importe quel actif, licite ou non. Le gel découle de la conduite de l’intéressé et du risque de dissipation. La Cour juge « misconceived », c’est-à-dire mal fondé, l’argument relatif à sept comptes de sociétés au Liechtenstein, à Hong Kong, en Autriche et au Nigeria, pour environ 12,49 millions de livres. La leçon vaut pour toute élite tentée de jouer la montre : à Londres, le temps ne dévalue plus le butin.
Le contraste avec le recouvrement réel n’en est que plus frappant. Une ordonnance n’est pas un encaissement. Africa Briefing le souligne, cet arrêt ne signifie pas que les autorités britanniques ont récupéré la totalité de la somme, et rien ne garantit automatiquement que ce qui sera saisi prendra le chemin du Nigeria. Le précédent le mieux documenté : en mai 2021, Abuja a confirmé avoir reçu 4,2 millions de livres provenant de proches et de membres de la famille d’Ibori, versement encadré par un accord signé en mars de la même année avec un plan de dépenses par projet. Rapporté aux 101,5 millions, ce montant représente environ 4 %, sans lien comptable avec l’ordonnance de 2023. Tant que le pourvoi éventuel devant la Cour suprême britannique n’est pas écarté, le reste demeure une créance, non une recette.
La bataille politique s’ouvre donc maintenant, et elle ne se limite pas à Londres. Qui doit toucher ces fonds ? Le précédent de 2021 les a versés au gouvernement fédéral, pour des infrastructures. En septembre 2023, près de 50 organisations de la société civile, dont Transparency International et l’Africa Network for Environment and Economic Justice, réclamaient au contraire qu’ils profitent aux habitants du Delta, sous le contrôle de la société civile. Leur lettre jugeait que les années de retard avaient rendu ce message creux pour les Nigérians. L’argument est solide : l’argent a été volé à des habitants identifiables. Reste à savoir s’il sera entendu à Abuja, dont aucune position récente ne figure dans les sources consultées.
Le contexte n’aide pas. James Ibori reste, selon Reuters, influent dans le Delta pétrolier et bénéficie d’un accès occasionnel au président Bola Tinubu. Le gouverneur Sheriff Oborevwori, rallié au Congrès des progressistes en avril 2025, y brigue sa réélection en 2027 sous la même bannière que le chef de l’État. Aucune de ces données ne prouve la moindre interférence, et il faut se garder d’en insinuer. Mais elles disent le paysage dans lequel se négociera, à l’approche de la présidentielle, la restitution d’une somme liée à un ancien gouverneur toujours écouté. Un partage opaque nourrirait le soupçon, quels que soient les bénéficiaires.
Londres porte aussi sa part de responsabilité. La place financière britannique a servi à ce type de flux, comme l’a montré la condamnation de 2012 pour blanchiment, et l’arrêt du 3 novembre lui permet de se présenter en gardienne de la probité à peu de frais. Le gouvernement britannique n’a pas fait connaître, dans les sources consultées, ses intentions sur l’emploi des fonds. Abuja et Londres disposent pourtant d’un cadre : l’accord de 2021 prévoit un calendrier de travaux et de dépenses. Il suffirait de l’étendre, de publier les projets et d’associer le Delta. Dix-neuf ans après le premier gel, la justice a fini par dire le droit. Il reste à prouver que la restitution saura dire la justice.