2 novembre 2026
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Analyse Géopolitique

Le Niger et l’est de la Libye signent un protocole d’accord de coopération stratégique

Un Premier ministre, des généraux en renfort, un « protocole d’accord de coopération stratégique » dont personne n’a publié une ligne : le Niger renoue avec l’est de la Libye, quatre mois après la libération annoncée d’un chef rebelle que détenait le camp Haftar. Niamey achète-t-il la sécurité de son oléoduc, ou seulement du temps ?

2 novembre 2026 • 4 min 850 mots
Le Niger et l’est de la Libye signent un protocole d’accord de coopération stratégique
Niger Libye

Le dimanche 1er novembre 2026, à Benghazi, le Niger et l’est de la Libye ont signé un « protocole d’accord de coopération stratégique », en présence du Premier ministre nigérien, Ali Mahaman Lamine Zeine, et du général Saddam Haftar, vice-commandant en chef des forces armées de l’Est libyen. À sa descente d’avion, rapporte l’Agence nigérienne de presse, le chef du gouvernement avait été accueilli par Oussama Hammad, qui dirige le gouvernement de l’Est, adossé aux forces du maréchal Khalifa Haftar et non reconnu par l’ONU. Autour de lui se tenaient le chef d’état-major général, Mamane Sani Kiaou, et plusieurs chefs d’état-major des différentes composantes de l’armée. On ne déplace pas un tel aréopage pour parler de bon voisinage.

Le bon voisinage occupe pourtant tout le discours officiel. « Cette visite témoigne de la profondeur des liens fraternels qui unissent nos deux pays », a écrit M. Zeine sur Facebook. Saddam Haftar a salué des liens historiques et culturels, et transmis les salutations de son père au général Abdourahamane Tiani, selon Alwihda Info. Pour le reste, les dépêches du 1er novembre ne livrent ni le texte, ni les signataires, ni les secteurs concernés. Seul Alwihda Info évoque, sans source identifiée, le contrôle d’une frontière commune d’environ 340 kilomètres et la lutte contre les trafics. Les deux parties promettent une « concertation régulière » et la « mise en œuvre effective » d’un accord que nul ne peut encore lire.

La fraternité a ici une histoire agitée. En août 2024, le ministre nigérien de l’Intérieur se rendait à Benghazi pour relancer des accords de sécurité. Le 23 février 2025, l’Armée nationale libyenne arrêtait à Gatrun, dans le sud du pays, Mahmoud Sallah, chef du FPL, mouvement rebelle nigérien qui revendique depuis 2024 des attaques contre l’oléoduc reliant le Niger à Sèmè-Kpodji, au Bénin. Le 23 mai 2025, Saddam Haftar était reçu à Niamey par le général Tiani. Puis la mécanique s’est inversée. En juin 2026, selon La Nouvelle Tribune, M. Zeine effectuait un séjour à Tripoli, et Niamey renvoyait en Libye une vingtaine de ressortissants arrêtés à Zinder. Le 22 juin, le FPL annonçait la libération de son chef et remerciait Saddam Haftar. Le camp Haftar n’a pas confirmé officiellement selon ce journal, alors que Confidentiel Afrique, repris par AllAfrica, affirme le contraire ; quatorze combattants resteraient détenus.

Cet épisode éclaire mieux la visite de dimanche que tous les communiqués. Benghazi a montré en seize mois qu’il pouvait neutraliser un adversaire du régime nigérien, puis lui rendre sa liberté. Pour un budget que soutiennent désormais les recettes pétrolières, ce levier pèse lourd. Le Fonds monétaire international a annoncé le 8 octobre un accord au niveau des services pour un programme de 38 mois, soit environ 203 millions de dollars, que son conseil d’administration doit examiner début décembre. Le déficit nigérien est attendu à 3,4 % du PIB en 2026, au-dessus du plafond de 3 % de l’UEMOA, et l’institution classe les menaces sécuritaires parmi les principaux risques. Un oléoduc saboté n’est donc plus un simple incident militaire : c’est une ligne de recettes qui disparaît à la veille d’un rendez-vous avec le FMI.

Le calendrier régional renforce cette lecture. Niamey accuse le Tchad et la France d’avoir frappé par drone, le 24 octobre, la zone d’Emi Lulu, dans la région d’Agadez, ce que N’Djamena dément. Au nord, le Parlement algérien vient d’autoriser l’envoi de troupes pour aider à sécuriser des installations énergétiques nigériennes. Vers Tripoli, le site Afriksoir décrivait encore en septembre, sans source nommée, des discussions sur un corridor dans le sud libyen. Un régime qui ouvre une crise à l’est ne peut guère se permettre un second front au nord-est : Benghazi joue ici le rôle d’une soupape. Le paradoxe ne manque pas de sel. Le politologue Babacar Justin Ndiaye, cité par Confidentiel Afrique, décrit le maréchal comme soutenu par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la France, cette même France que Niamey désigne comme complice du drone d’Emi Lulu.

Le pari reste fragile, pour trois raisons. Le partenaire d’abord : le gouvernement de l’Est n’engage pas l’État libyen aux yeux de l’ONU, qui reconnaît celui d’Abdelhamid Dbeibah à Tripoli, et Niamey s’expose à payer ce rapprochement sur l’autre rive. Le contenu ensuite : aucune des sources consultées ne dit si le protocole couvre Mahmoud Sallah, les quatorze combattants détenus ou la surveillance de l’oléoduc. Le fond enfin : selon La Nouvelle Tribune, le FPL conditionne le calme à la libération de Mohamed Bazoum, renversé en 2023. Aucune signature à Benghazi ne règle cette question, qui se tranche à Niamey. Benghazi, lui, repart avec un bénéfice immédiat : la visite d’un chef de gouvernement voisin, entouré de ses généraux, pour une autorité que l’ONU ne reconnaît pas.

Trois indices diront ce que vaut le texte de dimanche : sa publication éventuelle, le sort des combattants du FPL encore détenus, et le silence ou non des armes le long de l’oléoduc. Le conseil d’administration du FMI, en décembre, donnera une échéance à cette prudence. Depuis 2023, Niamey a fait de la souveraineté sa doctrine ; il découvre que la sécurité de son brut dépend aussi d’un état-major étranger, dont l’humeur a déjà changé deux fois. Dimanche, à Benghazi, le Niger a obtenu une promesse de concertation. Une garantie, c’est autre chose.

Par Karim Benyahia