27 octobre 2026
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Analyse Géopolitique

Trump insulte la Libye, Tripoli et Benghazi protestent enfin ensemble

Un mot ordurier lancé dans un meeting de Géorgie, une chargée d’affaires américaine convoquée à Tripoli, puis un message flatteur sur Truth Social. En quarante-huit heures, la Libye a protesté d’une seule voix, de Dbeibah à Saddam Haftar. Cette unanimité rare masque une réalité moins glorieuse : Washington tient les clés du compromis libyen.

27 octobre 2026 • 4 min 895 mots
Trump insulte la Libye, Tripoli et Benghazi protestent enfin ensemble
Libye

Samedi 24 octobre 2026, à Perry, en Géorgie, Donald Trump fait campagne contre le sénateur démocrate Jon Ossoff. Le président américain l’accuse de soutenir un texte qui ouvrirait les États-Unis aux migrants venus de pays « infestés de terrorisme » : la Libye, le Yémen, Haïti et la Somalie, qu’il range ensuite dans la catégorie des « shithole countries », une formule ordurière qu’il avait déjà employée par le passé, rappelle The Arab Weekly. Le lendemain, dimanche 25 octobre, le ministère libyen des Affaires étrangères du gouvernement d’union nationale (GUN) convoque la chargée d’affaires des États-Unis, Inga Hiemink, et lui remet une note de protestation officielle réclamant des éclaircissements et une rectification, selon The New Arab.

La riposte libyenne a ceci de remarquable qu’elle a été unanime. À Tripoli, le Premier ministre Abdelhamid Dbeibah a donné le ton sur Facebook : « Nous n’accepterons pas que la dignité de la Libye et de son peuple devienne un sujet de débats électoraux », a-t-il écrit, selon le Libya Observer. Le Conseil présidentiel a dénoncé « un dépassement inacceptable et une atteinte à la dignité d’un peuple », le Haut Conseil d’État a prévenu que la Libye « ne sera pas humiliée », et le président de la Chambre des représentants, siégeant dans l’Est, a exigé des excuses explicites. Même Saddam Haftar, commandant adjoint de l’Armée nationale libyenne (ANL), a jugé qu’aucun débat électoral ne justifiait d’insulter une nation souveraine.

Dimanche soir, Donald Trump a corrigé le tir sans s’excuser. Sur Truth Social, il a salué des Libyens « fiers, résilients, hospitaliers », rappelé le combat commun contre l’organisation État islamique et apporté son soutien à l’unification des institutions et à la tenue d’élections nationales, sans calendrier ni initiative nouvelle. La phrase utile se trouvait ailleurs : la Libye, a-t-il écrit, ne peut plus rester un corridor pour l’immigration illégale, et cela doit cesser « maintenant ». Le compliment servait d’emballage. Le message, lui, était une exigence.

Il faut mesurer ce que vaut l’unanimité libyenne. Dans un pays coupé en deux depuis plus d’une décennie, où Tripoli et Benghazi se disputent la légitimité, la Banque centrale et la rente pétrolière, l’insulte étrangère est le seul terrain où l’accord ne coûte rien. Protester contre Donald Trump ne réclame ni concession territoriale, ni partage du budget, ni calendrier électoral. C’est une dignité à bon marché, que chacun des camps peut afficher sans rien céder à l’autre, et dont chacun espère tirer un bénéfice intérieur auprès d’une opinion lassée des tutelles.

Le paradoxe est que les deux camps qui ont protesté le plus fort sont aussi ceux que la diplomatie américaine cherche à associer. Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour l’Afrique, pilote depuis l’été une médiation que la presse a résumée par la formule « du pétrole contre l’unité ». Selon Semafor, qui l’interrogeait le 22 septembre à New York, les fuites évoquaient un partage du pouvoir dans lequel Saddam Haftar accéderait à la présidence tandis qu’Abdelhamid Dbeibah resterait Premier ministre. Massad Boulos avait alors défendu un processus d’unification des institutions avant des élections organisées sous l’égide de l’ONU, récusant toute idée de « dictature ». Autrement dit, ceux qui exigent aujourd’hui des excuses de Washington attendent de Washington l’arbitrage de leur avenir politique.

Cette dépendance explique la retenue des actes. La convocation d’une chargée d’affaires est le premier degré de la protestation diplomatique, pas une rupture. Le politologue libyen Mahmoud Ismail a bien suggéré de suspendre la communication avec l’administration américaine, y compris avec Massad Boulos, jusqu’à des excuses officielles, de geler les visites de responsables américains et de rejeter les arrangements de retour de migrants irréguliers, selon le Libya Observer. Rien n’indique, à ce stade, qu’une autorité libyenne ait choisi cette voie. Ni Tripoli ni l’Est ne peuvent se permettre de perdre un parrain qui pèse sur les sanctions, les flux financiers et la reconnaissance internationale.

Reste la question migratoire, qui est le véritable enjeu de l’épisode. En exigeant la fin du « corridor », Donald Trump place la Libye face à une injonction qu’aucune de ses autorités rivales ne contrôle entièrement. Les routes qui traversent le Fezzan, les ports de l’Ouest et les côtes de Cyrénaïque relèvent de groupes armés, de milices locales et de réseaux dont l’allégeance varie. Promettre l’étanchéité, c’est promettre ce que l’État libyen n’a pas. Refuser, c’est risquer de devenir un problème plutôt qu’un partenaire aux yeux de la Maison-Blanche.

Pendant que Washington parlait de migrants, les voisins parlaient d’élections. Le 25 octobre à Alger, les ministres des Affaires étrangères de Tunisie, d’Algérie et d’Égypte ont réaffirmé leur soutien à une solution politique conduite par les Libyens et appelé à des scrutins simultanés, selon Madar et La Presse de Tunisie, qui relève l’entretien du chef de la diplomatie tunisienne, Mohamed Ali Nafti, avec ses homologues. Ce mécanisme régional n’a ni la puissance financière ni le poids militaire de Washington, mais il rappelle une évidence que l’affaire de Perry a éclipsée : la dignité nationale ne se défend pas seulement contre un discours de campagne.

Les Libyens ont obtenu un compliment sur Truth Social. Ils n’ont obtenu ni excuses, ni date d’élection, ni garantie sur le sort qui sera réservé aux migrants que Washington veut voir arrêtés sur leur sol. La souveraineté que Tripoli et Benghazi ont revendiquée d’une même voix ce week-end ne prendra corps que le jour où le compromis libyen ne se négociera plus d’abord dans un bureau américain.

Par Karim Benyahia