Dimanche 4 octobre 2026, vers 8 h 30, neuf jours avant la visite annoncée de Felipe VI, les fourgons de la police nationale espagnole se rangent le long de la plage du Trampolín, à Ceuta, enclave que le Maroc revendique. Environ 350 agents, appuyés par des blindés, entreprennent de démonter les tentes et les abris de fortune où vivaient depuis deux mois quelque 3 000 personnes. Un porte-parole du ministère de l’Intérieur explique à l’agence Reuters que les migrants sont transférés vers des hébergements temporaires, où leur situation sera traitée et d’où ils pourront repartir au Maroc. La veille, des habitants avaient manifesté pour réclamer leur départ. Le calendrier de l’opération ne doit rien au hasard : les 13 et 14 octobre, le roi et la reine Letizia sont attendus à Ceuta, puis à Melilla.
Ce sera la première visite du souverain dans les deux villes depuis sa proclamation, en juin 2014, et la première d’un chef d’État espagnol depuis celle de Juan Carlos Ier et de la reine Sofía, en novembre 2007. Entre-temps, il y a eu les 30 et 31 juillet 2026. En deux jours, plus de 72 000 personnes, selon le décompte de Reuters, ont franchi la frontière depuis le Maroc pour entrer dans une ville de 80 000 habitants. Plus de cent sont mortes, principalement en mer, rapporte le quotidien argentin La Nación. La plupart ont été reconduites en quelques heures. Environ 10 000 se trouvent encore dans l’enclave.
Pourquoi l’Espagne a-t-elle évacué le campement de migrants de Ceuta ?
En 2007, la réaction de Rabat avait été immédiate. Le royaume avait exprimé son rejet du voyage et, en vingt-quatre heures, Mohammed VI avait rappelé pour consultations son ambassadeur à Madrid, Omar Azziman, qui n’y était revenu qu’environ deux mois plus tard. Dix-neuf ans après, rien de tel. Au 5 octobre, ni le ministère marocain des Affaires étrangères, ni le gouvernement, ni le Palais n’avaient publié la moindre réaction, constate Samir Bennis dans Morocco World News. L’éditorialiste y voit une patience stratégique, dans la lignée de Hassan II, qui affirmait en 1978 que Ceuta et Melilla faisaient partie du Maroc tout en refusant de « rallumer le feu » avec l’Espagne.
L’explication tient d’abord au Sahara occidental, priorité de la diplomatie marocaine depuis des décennies. Depuis 2022, Madrid soutient le plan d’autonomie proposé par Rabat, et la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en octobre 2025, a conforté cette feuille de route. Le royaume n’a aucune raison de sacrifier cet acquis à un communiqué sur les présides. Le gouvernement de Pedro Sánchez le sait et calibre le voyage en conséquence. Le président du gouvernement n’accompagnera pas le roi : la Moncloa fait valoir, selon la presse espagnole, qu’il ne le fait jamais sur le territoire national. C’est le ministre de la Politique territoriale, Ángel Víctor Torres, qui sera du déplacement. Des sources diplomatiques citées à Madrid évoquent des démarches auprès de Rabat pour en atténuer l’effet et n’attendent guère que des protestations rhétoriques.
Visite de Felipe VI à Ceuta et Melilla : le précédent de 2007
Lire ce silence comme une concession serait pourtant une erreur. Depuis le 30 juillet, le Maroc dispose d’une démonstration plus éloquente que n’importe quel rappel d’ambassadeur. Que les autorités aient organisé le passage ou qu’elles aient seulement cessé de l’empêcher, question sur laquelle le renseignement espagnol enquêterait encore d’après le site Mundiario, le résultat est identique : chacun a vu ce que devient Ceuta lorsque les forces de sécurité marocaines regardent ailleurs.
Le 24 septembre, à New York, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a assuré son homologue José Manuel Albares de la « pleine collaboration » du royaume pour le retour des migrants. Puis il a retourné la charge : si les migrants et les mineurs ne sont pas rentrés, a-t-il dit en substance, ce n’est pas au Maroc qu’il faut poser la question, mais à l’Espagne et à ses procédures.
Comment expliquer le silence du Maroc ?
José Manuel Albares a répondu sur le terrain des principes : l’Espagne ne discute de son intégrité territoriale ni avec le Maroc ni avec personne, et celle-ci inclut Ceuta et Melilla. La visite royale est la mise en scène de cette phrase. Juan Luis Manfredi, professeur à l’université de Castille-La Manche, y lit, dans une dépêche de l’agence EFE du 1er octobre, un signal délibéré de contrôle sur les affaires du détroit. Pablo Sapag, professeur à l’université Complutense, prévient que la présence du roi sera perçue de l’autre côté comme une réaffirmation de souveraineté, dans un pays où la revendication des deux villes fait l’objet d’une quasi-unanimité. Le souverain, selon la presse espagnole, n’a d’ailleurs pas téléphoné à Mohammed VI avant le voyage, contrairement à ce qu’avait fait son père.
Ce que la crise du 30 juillet 2026 a changé entre Rabat et Madrid
L’image que retiendront les deux rives est pourtant celle du Trampolín. Pour qu’un roi d’Espagne puisse marcher dans une ville espagnole, il a fallu déplacer 3 000 personnes entrées par une frontière que Madrid ne maîtrise pas seul, et dont le retour dépend du bon vouloir du voisin. Felipe VI viendra dire que Ceuta est l’Espagne, ce que nul gouvernement à Madrid ne conteste. Rabat n’a pas besoin de répondre. Il lui suffit que les 10 000 migrants encore présents rappellent chaque jour qui règle le débit au poste du Tarajal. La souveraineté se proclame par une visite ; elle s’exerce par le contrôle d’une frontière. Sur ce second terrain, le voyage des 13 et 14 octobre ne changera rien, et c’est précisément ce que signifie le silence marocain.