La scène s’est jouée le mercredi 16 septembre 2026 aux comptoirs d’enregistrement des aéroports d’Alger et d’Oran. Des passagers munis de billets valides pour le Maroc se sont vu refuser l’embarquement, faute de présenter une carte de résidence marocaine. Selon le quotidien El Hayet, dont l’information a été reprise le soir même par le site TSA, les autorités marocaines ont adressé une note aux opérateurs aériens leur enjoignant de ne pas embarquer les ressortissants algériens non-résidents. Le document, émanant de la police des airs et des frontières du royaume, insiste sur une application stricte afin d’éviter les refoulements à l’arrivée, dont le coût de rapatriement incombe aux compagnies. Air France a appliqué la consigne.
Une consigne sans texte public
Rien de tout cela n’a été annoncé publiquement. Officiellement, le Maroc n’exige toujours pas de visa des détenteurs de passeport algérien, et aucun texte n’est venu modifier ce régime. La mesure existe pourtant, opposable au guichet, exécutée par des transporteurs privés qui ne peuvent se permettre d’en discuter la validité. Cette méthode, une instruction technique adressée aux compagnies plutôt qu’un acte de souveraineté publié, présente un avantage évident pour Rabat : elle produit les effets d’une fermeture de frontière sans en assumer le geste diplomatique, et prive Alger d’un objet de protestation formelle. On ne proteste pas contre une note de service. Elle a aussi l’avantage de la réversibilité : ce qui n’a jamais été publié peut être levé sans rien démentir, dès que le calcul politique change.
Le dernier canal de circulation entre les deux pays
L’effet, lui, est considérable. La frontière terrestre entre les deux pays est fermée depuis 1994, les liaisons aériennes directes ont disparu, et les liaisons maritimes sont inexistantes. Le dernier canal de circulation entre deux sociétés que tout lie, langue, familles, histoire, passait par des vols via un pays tiers, le plus souvent Paris, Madrid, Tunis ou Istanbul. C’est précisément ce canal résiduel que la consigne ferme. Pour des dizaines de milliers de familles algériennes établies en Europe et habituées à passer par Casablanca ou Marrakech, l’espace maghrébin se réduit désormais à une carte administrative : sans titre de séjour marocain, le royaume devient inaccessible, quel que soit le pays de départ.
De la CAN à la crise de Ceuta
Cette décision ne surgit pas d’un ciel serein. Depuis la Coupe d’Afrique des nations organisée au Maroc du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, les mesures restrictives visant les voyageurs algériens se sont multipliées, accompagnées d’arrestations et de condamnations à la prison de binationaux franco-algériens. La séquence a changé d’échelle avec la crise de Ceuta. Les 30 et 31 juillet 2026, plusieurs dizaines de milliers de personnes, environ soixante mille selon les autorités espagnoles, davantage encore au pic de l’afflux, ont pénétré dans l’enclave de vingt kilomètres carrés, poussées par des rumeurs virales annonçant une ouverture de la frontière. Le bilan humain fut lourd, les retours vers le territoire marocain massifs, et l’épisode a ouvert entre Rabat et Madrid une crise dont les prolongements se jouent désormais à Bruxelles. Dans les semaines qui ont suivi, des ressortissants algériens et tunisiens ont été refoulés de l’aéroport de Casablanca.
Deux lectures d’une même mesure
La grille de lecture algérienne est immédiate : Rabat ferait de la nationalité algérienne un marqueur de suspicion. La grille marocaine, jamais formulée, se devine : dans un contexte de pression migratoire extrême et de guerre informationnelle permanente, le royaume réduit le nombre de variables qu’il ne contrôle pas, à une semaine des élections législatives du 23 septembre qui renouvelleront les trois cent quatre-vingt-quinze sièges de la Chambre des représentants. Aucune des deux capitales n’a intérêt à l’apaisement dans l’immédiat. Alger, qui a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis le 10 septembre et vient de reconduire Sifi Ghrieb à la tête d’un gouvernement remanié, consolide une posture de puissance assiégée. Rabat, fort de sa normalisation avec Israël et courtisé par Washington sur le dossier du Sahara, avance ses positions sans plus chercher le consensus régional. Le passage à Alger, le 13 septembre, de Massad Boulos, conseiller spécial de la Maison Blanche reçu par Abdelmadjid Tebboune, rappelle d’ailleurs que les deux capitales sont désormais courtisées par le même émissaire sur des dossiers concurrents, du Sahara occidental aux équilibres sahéliens. La compétition ne porte plus seulement sur un territoire, mais sur le statut de partenaire régional de référence, et chaque restriction imposée à l’autre vaut argument dans cette plaidoirie permanente.
Familles, étudiants et commerçants en première ligne
Les perdants de cette asymétrie ne sont ni les chancelleries ni les partis. Ce sont les familles séparées, les étudiants, les commerçants et les professionnels des deux rives qui avaient reconstitué, par des détours coûteux, ce que la fermeture de 1994 avait interrompu. Le coût économique du non-Maghreb est documenté depuis des décennies, estimé par les institutions financières régionales à plusieurs points de produit intérieur brut par an. Il est devenu si familier qu’il ne fait plus scandale. Chaque nouvelle restriction s’ajoute à un empilement dont personne n’envisage sérieusement le démontage, et la génération qui atteint aujourd’hui la trentaine n’a jamais connu de poste-frontière ouvert entre Oujda et Maghnia.
Des États qui légifèrent l’un contre l’autre
En définitive, une note adressée à des compagnies aériennes n’est pas un simple ajustement de police des frontières ; elle redessine les rapports de force entre deux États qui ont renoncé à se parler et qui légifèrent l’un contre l’autre par circulaires. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas maghrébin, est celle de savoir combien de temps deux économies voisines peuvent s’ignorer sans que le coût, longtemps supporté par les peuples, finisse par se retourner contre les États eux-mêmes.