Mercredi 14 octobre 2026, à New York, Hanna Tetteh a demandé au Conseil de sécurité ce que l’ONU hésite d’ordinaire à réclamer : que ceux qui bloquent la Libye en paient le prix. La représentante spéciale du secrétaire général, cheffe de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL), présentait son rapport sur l’accord politique signé le 30 août à Tripoli. « La Libye ne peut pas se permettre de laisser des fauteurs de troubles entraver le processus », a-t-elle déclaré, selon The Eastern Herald. Elle n’a nommé personne. Dans la salle, chacun savait pourtant que le premier obstacle venait de Tripoli même : le Haut Conseil d’État avait rejeté le texte neuf jours plus tôt.
L’accord, issu d’une réunion restreinte dite « 4+4 », concluait quatre mois de discussions facilitées par l’ONU. Il prévoit la restructuration du conseil de la Haute Commission nationale électorale, le règlement des différends sur le cadre juridique du scrutin et l’organisation d’élections législatives et présidentielle sous une autorité exécutive unifiée, dans un délai de 24 mois. Le Conseil de sécurité l’a soutenu le 8 septembre ; la Chambre des représentants, qui siège à Benghazi, l’a ratifié le 14 septembre. Le gouvernement d’union nationale d’Abdelhamid Dbeibah et l’Armée nationale libyenne l’ont également endossé, rapporte Libya Update. Le 5 octobre, le Haut Conseil d’État, installé à Tripoli, a dit non, invoquant des atteintes au cadre constitutionnel et à l’équilibre des pouvoirs.
Le paradoxe libyen tient en une phrase : l’accord a été accepté par les hommes en armes et rejeté par une assemblée. Le Haut Conseil d’État ne commande aucune brigade, mais le texte lui-même exige l’approbation des deux chambres dans le mois suivant sa signature. Dans un communiqué diffusé le 15 octobre, l’institution a contesté la lecture de Hanna Tetteh, qui voyait dans son refus un manque de volonté de dialoguer : le différend porte, selon elle, sur la légitimité du processus et non sur le dialogue lui-même, et le respect du droit est la condition du consensus, rapporte l’agence Italpress, reprise par Malta News Agency. L’argument juridique n’est pas absurde. Il protège aussi une institution qui perdrait son rôle d’arbitre si un exécutif unifié voyait le jour.
Pendant ce temps, l’Est s’est réorganisé. Le 6 octobre, à Benghazi, 110 députés ont porté Al-Salheen Abdel-Nabi, élu de Tobrouk, à la présidence de la Chambre des représentants, après avoir instauré la veille une rotation annuelle de la direction, selon The Rio Times. Aguila Saleh, qui présidait l’assemblée depuis douze ans, a qualifié la séance de nulle ; le maréchal Khalifa Haftar a salué la nouvelle direction sans le mentionner, et Massad Boulos, conseiller du président américain, l’a félicitée dès le 7 octobre. Un homme qui incarnait l’Est politique depuis 2014 sort du jeu sans que rien ne change dans les rapports de force. À Benghazi, la décision ne se prend plus au Parlement.
L’économie dit la même chose, en plus cru. Hanna Tetteh a cité une inflation supérieure à 14 %, des prix alimentaires en hausse de 3,8 % en août et un dinar affaibli. Surtout, elle a livré un chiffre qui résume la Libye : de janvier à septembre 2026, le pays a importé 8,15 millions de tonnes de carburant pour 8,9 milliards de dollars, et 30 à 50 % de ces volumes, soit jusqu’à 4,4 milliards de dollars, auraient été perdus, essentiellement au profit de la contrebande, selon Libya Update. Du 15 au 26 septembre, des membres de la Garde des installations pétrolières originaires de Zintan ont fermé des oléoducs pour un différend de nominations locales : près d’un million de barils perdus, environ 100 millions de dollars. Les enseignants, en grève depuis le 27 septembre, ont retardé la rentrée de 1,6 million d’élèves.
Là se trouvent les vrais saboteurs, et ils ne siègent pas tous dans une assemblée. Un système où le carburant importé par l’État repart en contrebande, où une unité armée peut couper un oléoduc pour obtenir une nomination, n’a aucun intérêt à voir naître un exécutif unique capable de contrôler les flux. Le représentant de la Libye à l’ONU l’a dit à sa manière : « Le pétrole n’est pas une monnaie d’échange. » Les États-Unis ont réclamé que les obstructeurs rendent des comptes, tout en saluant le premier budget national unifié depuis treize ans ; la France a plaidé pour des exercices conjoints entre forces de l’Est et de l’Ouest et pour le retrait des mercenaires étrangers.
Sur le terrain sécuritaire, quelques gestes existent. Les chefs d’état-major Salah al-Din al-Namroush et Khaled Haftar se sont rencontrés à Syrte le 12 juillet, sous l’égide de l’ONU, et des centres conjoints de renseignement et de sécurité des frontières sont en cours d’activation à Benghazi et à Tripoli. Mais Hanna Tetteh a aussi fait état de l’exécution, à Benghazi, de 58 personnes condamnées pour des faits de terrorisme en deux mois, et appelé à suspendre les suivantes. Un pays qui rapproche ses états-majors avant ses tribunaux prépare une paix de commandants, pas un scrutin.
L’échéance est proche. Le mandat de la MANUL doit être renouvelé par le Conseil de sécurité le 31 octobre. Hanna Tetteh annonce de nouvelles consultations, y compris un mécanisme national élargi prévu par l’article 5 de l’accord. Le Royaume-Uni, rédacteur du dossier au Conseil, a résumé l’enjeu : transformer les engagements sur papier en actes. Les 2,8 millions d’électeurs inscrits recensés en avril attendent un scrutin promis puis reporté depuis décembre 2021. Le calendrier de 24 mois ne vaudra que si quelqu’un paie le prix du blocage. Jusqu’ici, en Libye, bloquer a toujours rapporté davantage que voter.