6 octobre 2026
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Analyse Politique

Législatives au Maroc : la nuit où le RNI d’Aziz Akhannouch a vacillé

Participation à 38,02 %, PAM en tête du décompte provisoire, PJD ressuscité dans les grandes villes : au Maroc, la nuit électorale du 23 septembre a bousculé le RNI du chef du gouvernement sortant, Aziz Akhannouch. Ces législatives 2026 dessinent une recomposition partisane sur fond de défiance massive.

24 septembre 2026 • 4 min 880 mots
Législatives au Maroc : la nuit où le RNI d’Aziz Akhannouch a vacillé
Maroc

À 1 h 38 du matin, jeudi 24 septembre, le décompte établi par le site Médias24 ne portait encore que sur 117 des 395 sièges de la Chambre des représentants. Il suffisait pourtant à raconter une nuit singulière pour le Maroc. Le Rassemblement national des indépendants (RNI) d’Aziz Akhannouch, chef du gouvernement sortant et grand vainqueur de 2021 avec 102 sièges, n’en totalisait que 19, au quatrième rang. Devant lui, le Parti authenticité et modernité (PAM) alignait 30 élus, le Parti de la justice et du développement (PJD) 22 et l’Istiqlal 21. Ces chiffres restent partiels : le ministère de l’Intérieur publie les résultats à partir du lendemain du vote, et ils ne deviennent définitifs qu’après l’examen des recours par la Cour constitutionnelle. Mais la tendance dit déjà l’essentiel. La coalition qui gouvernait depuis cinq ans sort du scrutin fracturée, et son chef en paie le prix.

Le vote s’est tenu dans un climat que la campagne n’a jamais réchauffé. Selon le ministère de l’Intérieur, la participation s’est établie à 38,02 % à la fermeture des bureaux, à 19 heures, contre 50,35 % en 2021, 43 % en 2016 et 45,4 % en 2011. Seul le creux de 2007, à 37 %, fait moins bien. Le corps électoral lui-même s’est contracté : un peu moins de 15,8 millions d’inscrits, en recul de 9,7 % depuis 2021 selon l’Associated Press, alors que la population a augmenté. D’après l’Agence Ecofin, 29 % des inscrits ont 60 ans ou plus, contre 4 % seulement pour les 18-24 ans. Ce sont pourtant ces jeunes qui avaient investi la rue lors des manifestations meurtrières de la génération Z, il y a près d’un an. La Voie démocratique, à l’extrême gauche, et l’association islamiste Al Adl Wal Ihsane, interdite mais tolérée, avaient appelé au boycott.

Le premier enseignement de la nuit tient à la mécanique interne de la majorité sortante. Au pouvoir depuis 2021, le RNI, le PAM et l’Istiqlal ont passé la campagne à s’entredéchirer. Le Monde relevait, le jour même du scrutin, que les attaques les plus virulentes contre Aziz Akhannouch étaient venues de sa propre majorité, voire de membres de son gouvernement. Le calcul était limpide. La Constitution impose au roi de choisir le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête en nombre de sièges ; chaque partenaire avait donc intérêt à affaiblir le patron de l’exécutif pour lui ravir la première place. Le PAM, qui avait mobilisé des figures comme Fatima Ezzahra El Mansouri, maire de Marrakech, ou Faouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football et membre de son bureau politique, semble avoir tiré les dividendes de cette guerre de l’intérieur. Le RNI, lui, découvre le coût d’un bilan qu’il a fini par porter seul.

Deuxième enseignement : le retour du PJD. Laminé en 2021, tombé de 125 sièges en 2016 à 13, le parti islamiste que dirige de nouveau Abdelilah Benkirane se hisse au deuxième rang provisoire. Abdelali Hamieddine, porte-parole de sa campagne, a revendiqué dès mercredi soir la première place à Rabat, Salé, Témara, Casablanca, Tanger, Fès, Meknès et Agadir, sur la base des procès-verbaux remontés par le parti. Ces données ne sont pas officielles, et une avance en voix ne se traduit pas mécaniquement en sièges dans un scrutin proportionnel à la plus forte moyenne, appliqué circonscription par circonscription. Le signal politique n’en est pas moins net. Une campagne centrée sur la lutte contre la corruption, portée par le vice-secrétaire général Driss El Azami El Idrissi, a trouvé un écho dans des villes où la cherté de la vie et l’état des services publics nourrissent l’exaspération. Le vote sanction contre la majorité sortante a désormais au moins deux adresses, et l’une d’elles se trouve hors de la coalition.

Reste la question qui fâche : que vaut une victoire acquise avec moins de quatre inscrits sur dix ? Aucun parti n’étant en mesure d’atteindre seul la majorité absolue de 198 sièges, le vainqueur devra négocier une coalition. Il gouvernera avec une légitimité arithmétique étroite, face à une jeunesse qui a largement déserté les urnes et aux côtés d’une monarchie qui conserve la haute main sur les dossiers stratégiques. L’agenda qui l’attend est pourtant considérable. L’Associated Press parle déjà du « gouvernement du Mondial » : l’équipe issue du scrutin pilotera les milliards de dollars d’investissements liés à la Coupe du monde 2030, que le Royaume coorganise, tout en devant répondre aux demandes d’écoles, d’hôpitaux, de logements et d’emplois qui avaient jeté les jeunes dans la rue. Une croissance soutenue qui ne crée pas assez d’emplois, voilà le paradoxe dont le prochain exécutif héritera intact.

Pour Aziz Akhannouch, la voie est étroite : le RNI peut encore espérer peser dans une future coalition, mais il ne la dirigera vraisemblablement pas si la tendance de la nuit se confirme. Pour le PAM, la victoire, si elle se vérifie, aura un goût ambigu, puisqu’elle aura été construite contre un gouvernement auquel il appartenait. Quant au PJD, son redressement rappelle que l’effondrement de 2021 sanctionnait un exercice du pouvoir plus qu’une disparition de sa base. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas marocain, est celle de savoir si une alternance produite par une minorité de votants peut refonder la confiance, ou si elle ne fait que redistribuer les sièges d’une scène que la majorité des citoyens regarde de loin. En définitive, cette nuit électorale n’est pas seulement un jeu de chaises musicales entre partis ; elle mesure la distance, devenue abyssale, entre la vie politique institutionnelle et une génération qui a préféré la rue, l’exil ou l’abstention.

Par Karim Benyahia