18 octobre 2026
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Analyse Politique

Maroc : Mohammed VI nomme le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri

Le 16 octobre, à Rabat, Mohammed VI a nommé le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme à diriger l’exécutif au Maroc. Le PAM gouverne avec l’Istiqlal, l’USFP et le PPS. Mais l’Intérieur, les Affaires étrangères et la Défense ne changent pas de mains. L’alternance s’arrête au seuil du régalien.

18 octobre 2026 • 4 min 914 mots
Maroc : Mohammed VI nomme le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri
Maroc

Vendredi 16 octobre 2026, au Palais royal de Rabat, les membres du nouveau gouvernement du Maroc ont prêté serment devant le roi Mohammed VI. Au centre, Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice nationale de la direction collégiale du Parti authenticité et modernité (PAM), devient la première femme à diriger un gouvernement dans le Royaume, souligne Hespress. Trente-deux membres au total, selon la MAP : la cheffe du gouvernement, dix-neuf ministres, le secrétaire général du gouvernement, Hassan Tariq, et onze ministres délégués. Sept femmes y siègent. La photo est historique. La liste, elle, raconte une histoire plus prudente.

Il faut remonter au 23 septembre. Ce jour-là, le PAM est arrivé en tête des élections législatives avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui conduisait le gouvernement sortant, crédité de 66 sièges, l’Istiqlal (65) et le Parti de la justice et du développement (54), selon les résultats provisoires publiés par Le360. La participation n’a pas dépassé 38,08 %, d’après le ministère de l’Intérieur. Nommée en vertu de l’article 47 de la Constitution, qui impose de choisir le chef du gouvernement au sein du parti arrivé premier, Fatima Ezzahra El Mansouri a mené deux tours de consultations. Le 12 octobre, un communiqué commun a scellé la majorité : PAM, Istiqlal, Union socialiste des forces populaires (USFP) et Parti du progrès et du socialisme (PPS), soit 207 sièges sur 395, neuf de plus que la majorité absolue, rapporte l’agence APA.

La première lecture de ce gouvernement est arithmétique. La coalition est étroite, et elle est inédite dans sa forme : l’USFP et le PPS, qui avaient passé la législature 2021-2026 dans l’opposition, reviennent aux affaires, tandis que le RNI bascule dans l’autre camp, relève Morocco World News. Le Maroc obtient ainsi une opposition parlementaire conduite par le parti qui gouvernait encore il y a quelques semaines, et qui connaît chaque dossier de l’intérieur. Avec le RNI, le PJD, le Mouvement populaire et l’Union constitutionnelle, les bancs d’en face pèsent lourd. Neuf sièges de marge ne laissent pas beaucoup de place aux frondes.

La deuxième lecture tient en quatre noms. Abdelouafi Laftit reste à l’Intérieur, Nasser Bourita aux Affaires étrangères, à la Coopération africaine et aux Marocains résidant à l’étranger, Ahmed Toufiq aux Habous et aux Affaires islamiques, Abdeltif Loudyi à l’Administration de la Défense nationale, détaille Hespress. Ce sont les ministères dits de souveraineté, ceux qui relèvent, dans la pratique institutionnelle marocaine, de la proximité du Palais plus que du verdict des urnes. Le politologue Rachid Lazrak y voit « une reconfiguration des équilibres au sein de l’Exécutif, au-delà d’un simple changement de responsables ». La formule est juste, à condition de préciser où passe la ligne de partage : la diplomatie du Sahara, la sécurité intérieure et le champ religieux ne se négocient pas entre partis.

La continuité déborde d’ailleurs le cercle régalien. Abdellatif Ouahbi conserve la Justice, Nizar Baraka l’Équipement et l’Eau, Ryad Mezzour l’Industrie et le Commerce, élargis à l’Investissement et à l’Inclusion économique. Azzeddine El Midaoui garde l’Enseignement supérieur, Mohamed Mehdi Bensaid la Jeunesse et la Culture. Surtout, Fouzi Lekjaa, jusqu’ici ministre délégué au Budget, prend l’Économie, les Finances et la Performance publique. Le choix a du sens : l’homme qui tenait les cordons de la bourse dans le gouvernement sortant les garde en main, avec un portefeuille plus large.

Le renouvellement existe, mais il se loge dans les ministères du quotidien. Nabil Benabdallah hérite de l’Éducation nationale, du Préscolaire et de la Formation professionnelle, Youns Bjijou de la Santé et de la Protection sociale, Khalid Hatimy de l’Agriculture, de la Pêche maritime et de la Souveraineté alimentaire. Samir Belfkih prend l’Aménagement du territoire et l’Habitat, et devient porte-parole. Ahmed Rahhou, présenté par Hespress comme un technocrate sans appartenance politique, inaugure un ministère de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration. Les intitulés disent les priorités : l’école, l’hôpital, l’emploi, l’eau, l’assiette.

C’est précisément là que le contrepoint s’impose. Le gouvernement El Mansouri sera jugé sur des services publics dont les électeurs réclament l’amélioration, et sur un chômage qui pèse, rappelle The National. Il devra aussi piloter la dernière ligne droite d’un effort d’environ 20 milliards de dollars pour préparer la Coupe du monde 2030, coorganisée avec l’Espagne et le Portugal. Autrement dit, la cheffe du gouvernement hérite des dossiers les plus exposés, ceux qui se mesurent au quotidien, pendant que les leviers stratégiques restent entre les mains de ministres reconduits. Si la santé ou l’école déçoivent, la responsabilité sera politique et portera son nom. Si la diplomatie ou la sécurité réussissent, le mérite sera partagé avec le Palais, comme il l’a toujours été.

L’alternance marocaine s’est toujours déployée dans un cadre que le roi définit. La nouveauté est ailleurs. Avec 38 % de participation, la majorité d’El Mansouri repose sur une base électorale étroite, et l’opposition qu’elle affronte n’est plus une addition de partis marginalisés mais une machine de gouvernement expérimentée. Le symbole d’une femme à la tête de l’exécutif est réel. Il ne protégera pas longtemps une coalition qui devra, avant même de convaincre l’opinion, obtenir la confiance de la Chambre des représentants sur son programme, comme l’exige la Constitution.

Le véritable test ne sera donc pas la photo du 16 octobre, mais la première loi de finances signée par ce gouvernement. Fouzi Lekjaa y retrouvera ses propres arbitrages. Nabil Benabdallah et Youns Bjijou y chercheront les crédits de leurs promesses. Et le RNI, désormais dans l’opposition, y lira chaque ligne avec la précision de ceux qui l’ont écrite l’an dernier. Le Maroc a changé de cheffe de gouvernement. Il lui reste à prouver qu’il a changé de méthode.

Par Karim Benyahia