Mardi 6 octobre 2026, à Accra, Samuel Okudzeto Ablakwa, ministre des Affaires étrangères du Ghana, a choisi une conférence de presse commune avec son homologue indien pour annoncer que son pays allait frapper à la porte des BRICS. À ses côtés se tenait Subrahmanyam Jaishankar, en visite officielle. Le cabinet du président John Dramani Mahama, a dit le ministre, « a décidé que le Ghana rejoindrait les BRICS », selon Citi Newsroom. Les Ghanéens l’apprenaient ce jour-là : la décision n’avait jamais été rendue publique. Puis M. Ablakwa a ajouté la phrase qui ramène l’annonce à sa juste mesure : « Il faut être accepté. Il faut être admis. »
Le groupe compte onze membres pleins, dont trois africains, l’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie, et dix pays partenaires, parmi lesquels le Nigeria et l’Ouganda, d’après le décompte tenu par le site The Rio Times. On y entre par consensus. Or le 18e sommet s’est tenu les 12 et 13 septembre à New Delhi, sous présidence indienne, sans qu’aucun élargissement soit confirmé ; le prochain aura lieu en Chine, en 2027. Accra se déclare donc trois semaines après la fermeture du guichet. Le gouvernement n’a précisé ni la date de dépôt du dossier, ni le statut visé, membre ou partenaire. M. Jaishankar, lui, a promis la sympathie de l’Inde et rien de plus : la question, a-t-il dit, relève « d’un examen collectif ».
Pourquoi maintenant ? Parce que le Ghana vient de retrouver sa liberté de mouvement. Le 27 juillet, le conseil d’administration du Fonds monétaire international (FMI) a achevé la sixième et dernière revue d’un programme de 39 mois, conclu en pleine crise de la dette. Environ 3 milliards de dollars auront été décaissés. La dette publique, à 70,1 % du produit intérieur brut en 2024, est estimée à 48,8 % cette année. Accra reste sous l’œil du Fonds, par un instrument de coordination de 36 mois, sans financement, donc sans chèque à attendre ni à perdre. M. Ablakwa a d’ailleurs rappelé, selon ModernGhana, qu’au pire de la tourmente Afreximbank avait apporté environ 700 millions de dollars.
La leçon qu’en tire le gouvernement tient en un mot, répété mardi : des options. Encore faut-il savoir ce que l’on achète. Les BRICS ne sont ni une zone de libre-échange ni une caisse. Y siéger donne une tribune et un rang, pas un accès garanti aux prêts de la Nouvelle Banque de développement, relève le chroniqueur Mustapha Bature Sallama dans une tribune publiée le 7 octobre par ModernGhana. Son verdict : le Ghana est prêt à candidater, moins sûrement prêt à en tirer profit. Le ministre, lui, invoque la souveraineté sur les ressources et l’ambition d’être traité en partenaire égal. Mais l’or, le cacao, le pétrole et la bauxite du pays ne se transformeront pas davantage sur place parce qu’Accra aura changé de table.
Ce que le Ghana a obtenu de concret le 6 octobre, il l’a obtenu de l’Inde seule : deux protocoles d’accord, sur l’agriculture et sur la science et la technologie, et des promesses de coopération dans le rail, la pharmacie et la défense. M. Ablakwa a avancé que les échanges avec l’Inde étaient passés d’environ 3 milliards de dollars en 2024 à près de 7 milliards ; Business Today présente plutôt ce second chiffre comme un objectif. Du bilatéral classique, habillé en multipolarité.
Le vrai destinataire du message n’était pas dans la salle. La relation avec Washington est, selon le même chroniqueur, la plus sensible de l’année pour Accra : des droits de douane frappent les produits ghanéens et l’AGOA, le régime américain d’accès préférentiel, n’a été prolongé que jusqu’au 31 décembre 2026. Donald Trump a menacé à plusieurs reprises de surtaxer les pays du groupe, rappelle The Rio Times. Annoncer une candidature sans la déposer, c’est poser une carte sans la jouer. M. Ablakwa a pris soin de borner le geste : « Nous n’allons pas tourner le dos à nos partenaires traditionnels », a-t-il assuré, cité par le magazine indien Business Today.
Le Ghana, a-t-il ajouté selon ModernGhana, continuera de travailler avec les institutions de Bretton Woods. Le pays ne change pas de camp. Il fait monter son prix. Le calcul a ses failles. Un levier ne vaut que s’il peut être actionné, et l’admission ne dépend pas d’Accra. Elle suppose l’accord de onze capitales aux intérêts divergents, de Moscou à Riyad, et rien n’indique que les trois membres africains souhaitent partager leur rang. Le Nigeria se contente depuis 2025 du statut de partenaire.
Si le Ghana obtient moins, l’annonce du 6 octobre aura coûté de la bienveillance américaine sans rien rapporter ; s’il obtient autant, il aura rejoint une salle d’attente. Reste la question que pose M. Sallama et que le gouvernement a esquivée : le Parlement et l’opinion seront-ils consultés avant le dépôt du dossier ? La séquence éclaire la méthode Mahama. Sorti d’une tutelle financière, le Ghana ne proclame pas de rupture ; il additionne les guichets, le FMI pour la crédibilité, Afreximbank pour l’urgence, New Delhi pour le rail et les médicaments, les BRICS pour l’affichage. C’est une diplomatie de portefeuille, raisonnable pour un pays qui sort d’une crise de la dette. Elle a une limite : chaque option non exercée perd de sa valeur. D’ici au 31 décembre, Washington dira ce qu’il fait de l’AGOA. D’ici au sommet chinois de 2027, les BRICS diront s’ils veulent d’un douzième membre. Entre les deux, Accra devra finir par déposer un dossier, ou admettre qu’il ne s’agissait que d’une annonce.