Samedi 24 octobre 2026, vers 20 h 37, heure locale, la plateforme autoélévatrice Prospector 5 perd sa stabilité au large de Mayumba, dans le sud-ouest du Gabon, et sombre. L’unité, propriété de la société norvégienne Borr Drilling qui l’exploite, venait d’être positionnée sur le permis Dussafu Marin, à proximité de l’installation de production MaBoMo, pour le compte de BW Energy. Elle n’avait pas encore commencé à forer. Selon le bilan officiel communiqué le 26 octobre par Emmanuel Eyeghe Nze, porte-parole du gouvernement, 110 des 115 personnes à bord ont été secourues et cinq restent portées disparues, dont trois Gabonais, un Croate et un Indien, rapporte Gabonactu.
Que s’est-il passé au large de Mayumba le 24 octobre 2026 ?
Les premières explications convergent. Borr Drilling évoque un incident de poinçonnement, en anglais punch-through : l’un des pieds de la plateforme s’est enfoncé brutalement dans le fond marin pendant la phase de préchargement, provoquant la perte de stabilité, selon Offshore Magazine. Le ministère du Pétrole et du Gaz parle, dans des termes voisins, d’un affaissement du sol marin sous l’un des appuis, une explication qu’il présente comme provisoire, relève Gabonreview. Le permis Dussafu Marin est détenu à 73,5 % par BW Energy, son opérateur, et à 17,5 % par Panoro Energy, d’après Reuters, repris par Zonebourse. La production de MaBoMo a été arrêtée par précaution.
La réaction de l’État a été rapide. Le ministre du Pétrole et du Gaz, Clotaire Kondja, a activé une cellule de crise réunissant son ministère, la Marine nationale, la compagnie publique Gabon Oil, BW Energy et Borr Drilling, et ordonné une enquête technique. Le président Brice Clotaire Oligui Nguema a dit suivre les recherches « heure par heure » et exigé la coopération totale de l’opérateur, selon Infos Gabon. Il a obtenu de son homologue congolais, Denis Sassou Nguesso, que les recherches soient étendues aux eaux territoriales du Congo. Trois hélicoptères survolent la zone, et des robots sous-marins téléopérés doivent explorer l’épave.
Quel est le bilan du naufrage du Prospector 5 ?
Pourtant, quarante-huit heures après le naufrage, une donnée élémentaire restait incertaine : le bilan humain. Le 25 octobre, Reuters citait Sylvain Mayabi Binet, secrétaire général de l’Organisation nationale des employés du pétrole (ONEP), selon lequel un ressortissant indien porté disparu avait été retrouvé mort. Les autorités ne l’avaient pas confirmé et maintenaient le chiffre de cinq disparus. Dans l’intervalle, des informations non vérifiées ont circulé dans la presse locale, évoquant tour à tour des corps retrouvés puis des rescapés. Pour les familles des trois Gabonais disparus, cette incertitude s’ajoute à l’attente. Ce flottement n’est pas anodin. Il montre que l’information de première main appartient aux exploitants et aux équipages, pas à l’État qui doit en rendre compte aux familles.
Qu’est-ce qu’un poinçonnement de plateforme autoélévatrice ?
C’est l’angle mort que révèle le Prospector 5. L’avenir pétrolier du Gabon se joue en mer, sur des permis confiés à des opérateurs étrangers qui louent eux-mêmes leurs équipements à des foreurs spécialisés. Cette chaîne contractuelle dilue la responsabilité. BW Energy est le client, Borr Drilling le propriétaire et l’exploitant de la plateforme, l’État le concédant et le régulateur. Lorsque survient l’accident, chacun communique sur son périmètre : Borr sur la cause technique, BW Energy sur la production, le ministère sur les secours. Personne ne parle de la qualité des études géotechniques préalables au positionnement.
Or c’est précisément la question que posera l’enquête. Le poinçonnement est un risque identifié de l’industrie des plateformes autoélévatrices : il dépend de la nature des sols, des relevés réalisés avant l’installation et de la conduite du préchargement. Si l’enquête établit que les données de sol étaient insuffisantes ou mal interprétées, la faute ne sera pas celle de la mer. Le président Oligui Nguema a promis que les conclusions de l’enquête ouverte par le ministère seraient rendues publiques. Cet engagement sera le véritable test. Une enquête conduite par le seul ministère, avec le concours des sociétés concernées, aura du mal à convaincre si elle n’associe pas d’experts indépendants.
Le risque environnemental, pour l’instant contenu, ajoute une pression. Selon Gabonactu, 280 mètres cubes de gasoil se trouvaient à bord, et aucune pollution aux hydrocarbures n’avait été constatée au 26 octobre. Des moyens de lutte antipollution ont été déployés pour protéger le littoral et le parc national de Mayumba, voisin de la zone, rapporte Offshore Technology. Le ministère reconnaît lui-même que l’absence de rejet constatée ne vaut pas évaluation environnementale complète. Une épave reposant sur le fond, avec ses réservoirs, restera un sujet de surveillance pendant des mois.
Quelles conséquences pour la production pétrolière du Gabon ?
Reste la facture industrielle. La campagne de forage que BW Energy préparait sur Dussafu Marin, quatre puits selon Gabonactu, est suspendue à la disponibilité d’une nouvelle unité. Pour un État producteur, chaque mois de retard a un coût budgétaire. L’accident pèsera aussi sur les discussions entre le client et son foreur, qui devront établir qui supporte le coût de l’immobilisation. Mais il serait dangereux de laisser ces considérations presser l’enquête. Borr Drilling, par la voix de son directeur général Bruno Morand, a fait part de la profonde préoccupation de l’entreprise pour le sort des disparus, selon Reuters.
Le Gabon n’a pas besoin de compassion de la part de ses partenaires pétroliers. Il a besoin de transparence : publication des relevés géotechniques, du rapport d’enquête et des conditions de reprise des opérations. Oligui Nguema a dit vouloir porter cette exigence de sécurité auprès de tous les opérateurs du domaine maritime gabonais. Si l’engagement tient, le Prospector 5 aura servi de leçon. S’il s’évapore avec l’émotion, il restera une épave de plus au large de Mayumba.