Jeudi 8 octobre 2026, au Palais de la Présidence de Libreville, le Conseil des ministres du Gabon s’est ouvert sur des mots que Brice Clotaire Oligui Nguema n’a pas cherché à adoucir : une « grave pénurie de carburant », selon le communiqué final. Le président a assuré que des navires étaient à quai et que les livraisons aux stations-service avaient repris. Puis le texte livre un chiffre inattendu. Le mécanisme qui maintient les prix à la pompe a coûté à l’État 30 milliards de francs CFA pour le seul mois de septembre. Le Gabon paie donc plus cher que jamais un carburant qu’il ne parvient plus à fournir.
Les difficultés remontent au 26 septembre, d’abord sur le gasoil dans le Grand Libreville, puis sur l’essence, d’après le site LSI Africa. Le 2 octobre, le ministère du Pétrole et du Gaz, que dirige Clotaire Kondja, a reconnu « une diminution des stocks disponibles » chez les distributeurs, sans en préciser l’origine, et instauré un rationnement, rapporte le site Afrik. Certains points de vente plafonnaient les achats à 10 000 francs CFA par véhicule, selon le quotidien L’Union. Un navire a accosté dans la nuit du 3 au 4 octobre. Thibault Gaël Idoumi, directeur général de l’Aval pétrolier et gazier, promettait un retour à la normale pour le mardi 6. Le 8, le Conseil des ministres parlait encore d’un retour progressif.
Le chef de l’État impute une partie des difficultés aux perturbations du détroit d’Ormuz, qui pèsent sur la disponibilité et le prix des produits pétroliers. L’argument vaut pour le prix. Il vaut moins pour les cuves vides. Car le communiqué reconnaît aussi des « fragilités structurelles », et celles-ci ont un nom : la Société gabonaise de raffinage. La Sogara, installée à Port-Gentil, peut traiter environ 1,2 million de tonnes de brut par an, selon l’Association africaine des raffineurs et distributeurs. Sa production de carburants a reculé de 15,2 % sur un an au premier trimestre 2026, relève Gabon Media Time. Le pays extrait environ 220 000 barils par jour, d’après une enquête de Reuters citée par le magazine Afrimag. Il importe pourtant de quoi rouler, et dépend du calendrier des cargos.
La panne n’a rien d’un accident. En janvier, l’essence et le gaz butane avaient manqué dans le Grand Libreville ; en août, le butane de nouveau. Dans une tribune publiée le 5 octobre par Gabon Media Time, un collectif d’agents du ministère du Pétrole écrit que « gouverner un secteur stratégique, ce n’est pas seulement réagir lorsque les stations sont à sec ». La Société gabonaise d’entreposage des produits pétroliers (SGEPP) renvoie aux retards des navires. Euloge Moussavou, directeur des opérations du distributeur Ola Energy, cité le 6 octobre par Gabon Review, donne la mesure de la marge : « Nous avons une autonomie de l’ordre de trois jours en ce qui concerne l’essence et le gasoil. » Trois jours, pour un producteur de pétrole.
Reste la facture. Avant la guerre en Ukraine, la stabilisation des prix coûtait entre 7 et 9 milliards de francs CFA par mois ; elle est montée à 15 milliards pendant cette crise, puis à 30 milliards en septembre, précise le communiqué. La loi de finances initiale pour 2026 n’avait inscrit que 12 milliards pour l’année, enveloppe relevée à environ 55 milliards par le collectif budgétaire, rappelle Afrimag. À lui seul, septembre en représente plus de la moitié. Le président demande au gouvernement de réfléchir à l’allègement de cette charge, « voire de supprimer à terme » le mécanisme. Ni calendrier, ni compensation pour les ménages, ni hausse annoncée, note Gabon Review. La décision la plus coûteuse politiquement est posée sur la table sans date.
Elle l’est au moment où Libreville emprunte pour tenir. Selon l’agence Bloomberg, citée par Financial Afrik, le Gabon prépare un Eurobond de 580 millions de dollars, environ 332 milliards de francs CFA, sur huit ans, avec BofA Securities pour chef de file. Une partie servirait à racheter des titres existants, indique Infos Gabon. En juillet, le pays avait déjà levé 920 millions de dollars à 9,375 %. Au premier semestre, les charges de la dette ont atteint 504,4 milliards de francs CFA, contre 349,5 milliards prévus, relève Direct Infos Gabon. Le projet de budget 2027 inscrit 1 144 milliards d’emprunts extérieurs.
Une mission technique du Fonds monétaire international (FMI) a quitté Libreville le 25 septembre sans programme à ce stade. Et l’agence Moody’s, relève la direction générale du Trésor français dans ses brèves de la semaine, range le Gabon parmi les pays dont la dette devrait le plus augmenter.
Le pouvoir a sa réponse. Le gouvernement doit présenter au prochain Conseil un programme en trois axes : moderniser la Sogara, renforcer les stocks de sécurité, lancer les études d’une nouvelle raffinerie. L’intention est juste, et la stabilisation n’est pas une lubie : l’exécutif lui attribue le bas niveau des prix dans la sous-région. Mais des études existent déjà. Le 14 avril, Technip Energies annonçait deux contrats d’avant-projet pour la Sogara, rappelle Afrik ; aucune décision d’investissement n’a suivi. Le Gabon s’endette à plus de 9 % et s’apprête à refinancer ce qu’il doit déjà.
Le prochain Conseil des ministres dira si le programme a un financement ou seulement un intitulé. D’ici là, trois échéances se croisent : l’Eurobond, attendu avant la fin octobre selon Infos Gabon ; la suite des discussions avec le FMI, où le coût de l’essence bon marché ne pourra pas être éludé ; et le prochain cargo en retard. Supprimer la subvention quand les stations sont vides, c’est demander aux Gabonais de payer plus pour un produit qu’ils ne trouvent pas. La maintenir, c’est emprunter sur les marchés pour dépenser 30 milliards par mois à la pompe. Brice Clotaire Oligui Nguema a nommé le problème. Il lui reste à dire qui paiera.