18 octobre 2026
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Décryptage Politique

Côte d’Ivoire : six cadres du PDCI-RDA convoqués devant la section antiterroriste

En Côte d’Ivoire, six cadres du PDCI-RDA sont convoqués jusqu’au 23 octobre devant la section antiterroriste du tribunal d’Abidjan. Les dirigeants du PPA-CI de Laurent Gbagbo défilent devant le même juge, sans qu'aucun chef d’accusation n’ait été rendu public.

18 octobre 2026 • 5 min 923 mots
Côte d’Ivoire : six cadres du PDCI-RDA convoqués devant la section antiterroriste
Côte d'Ivoire

Jeudi 15 octobre 2026, à Abidjan, des convocations ont été déposées au siège du Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA). Six cadres du parti de Tidjane Thiam sont priés de se présenter, entre le 15 et le 23 octobre, devant le doyen des juges d’instruction du tribunal de première instance d’Abidjan, au 8e cabinet. Plusieurs de ces documents visent explicitement la section antiterroriste de la juridiction, installée à Cocody-Angré, rapportent l’agence APA et l’Agence ivoirienne de presse (AIP). Les motifs, précise l’AIP, n’ont pas été mentionnés. Le PDCI, lui, a trouvé ses mots : un « signal politique grave ».

La liste dit l’ampleur du coup. Georges Philippe Ezaley, vice-président et conseiller spécial ; Alain Cocauthrey, ancien ministre, présenté par l’AIP comme le directeur de cabinet du président du parti ; Roger Mandodja Mbia, directeur général ; Augustin Yohou Dia Houphouët, secrétaire exécutif chargé de la mobilisation ; Hervé Fian et Guillaume Kouakou, membres du bureau politique, selon Fraternité Matin. Ce n’est pas la base militante qui est visée, c’est l’appareil. Dans une déclaration signée par son secrétaire exécutif en chef, Yapo Yapo Calice, le vieux parti fondé par Félix Houphouët-Boigny rejette toute assimilation à une organisation criminelle ou terroriste et prend à témoin la CEDEAO, l’Union africaine et les Nations unies.

Le PDCI n’est pas seul dans l’antichambre. La veille, le 14 octobre, le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) de Laurent Gbagbo recevait cinq convocations pour le même 8e cabinet, selon une déclaration du parti publiée par Connectionivoirienne. Daniel Billaud Zéréhoué était entendu le 15, Emmanuel Ackah, directeur de cabinet de l’ancien président, le 16. Ce dernier est ressorti sous contrôle judiciaire, rapporte la revue de presse d’Afrique sur 7. Suivront Koua Justin Banouakou le 19, Dahi Nestor Douhouré, déjà incarcéré, le 21, et Fabrice Lago le 23. L’ancien ministre Sébastien Dano Djédjé avait été placé sous contrôle judiciaire le 12 octobre par la même section. Le PPA-CI affirme que plus de 1 600 personnes sont détenues dans le pays pour des faits liés à la crise politique, majoritairement en détention préventive, un chiffre que les autorités n’ont pas confirmé.

Pour comprendre la séquence, il faut revenir à octobre 2025. Alassane Ouattara a été réélu avec 89,77 % des suffrages, pour un quatrième mandat, au terme d’un scrutin dont Tidjane Thiam avait été écarté, radié de la liste électorale en juin 2025, et que le camp Gbagbo a vécu comme une exclusion. La presse proche du pouvoir parle aujourd’hui des « appels à l’insurrection » lancés à l’époque. Plusieurs cadres convoqués avaient participé à la création du Front commun, l’alliance de l’opposition née en 2025 pour porter ses revendications avant la présidentielle, relève Linfodrome. Le lien est implicite, mais il est dans toutes les têtes : l’enquête antiterroriste semble remonter le fil de cette mobilisation.

C’est là que le choix de la juridiction pose problème. La qualification terroriste n’est pas un détail procédural. Elle ouvre la voie à un régime procédural plus sévère et emporte une stigmatisation immédiate. Appliquée à des dirigeants politiques connus, domiciliés et joignables, sans que les faits reprochés soient publiés, elle transforme une enquête en instrument de dissuasion. Le PDCI réclame la présomption d’innocence, l’accès aux avocats et une information claire sur les charges. Ce sont des demandes minimales, et le fait qu’il faille les formuler en dit long.

L’État ivoirien a pourtant des arguments à faire valoir. Un pays qui a connu la guerre civile, puis la crise post-électorale de 2010-2011 et ses quelque 3 000 morts, ne peut traiter à la légère des appels à la désobéissance ou à la violence, s’il y en a eu. La justice doit pouvoir enquêter sur des responsables politiques comme sur n’importe quel citoyen. Mais la crédibilité d’une telle enquête repose sur sa transparence. Or ni le parquet ni le gouvernement n’ont, à ce stade, publiquement exposé les faits qui justifieraient de convoquer, en une semaine, le directeur de cabinet de Laurent Gbagbo et l’état-major du PDCI devant la section antiterroriste.

Le calendrier ajoute au malaise. Le 14 octobre, le gouvernement annonçait la fin des consultations sur le futur organe électoral, cinq mois après la dissolution de la Commission électorale indépendante (CEI). La veille, les principaux blocs de l’opposition avaient demandé au Premier ministre, Robert Beugré Mambé, l’ouverture d’un dialogue national, rapporte APA. Le chef du gouvernement dit vouloir « recréer la confiance » pour des élections crédibles. On voit mal comment la confiance renaîtrait pendant que les interlocuteurs supposés de ce dialogue défilent devant un juge antiterroriste. Le PPA-CI a résumé l’équation d’une formule : « Asseyons-nous et discutons ! »

Pour le PDCI, l’étau est double. Le 22 octobre, la justice doit se prononcer sur la procédure engagée par deux militants, Abié Charles Tchétché et Antoine Constant Siaba, qui contestent la régularité du congrès ayant reconduit Tidjane Thiam à la présidence du parti, verdict déjà reporté le 30 juillet, selon Nord-Sud. D’un côté, le juge civil pourrait fragiliser la direction du parti ; de l’autre, le juge d’instruction convoque ceux qui la font tourner. Le principal parti d’opposition, qui a perdu environ la moitié de ses sièges aux législatives de décembre 2025, joue désormais sa survie organisationnelle dans les prétoires.

La semaine qui s’ouvre sera donc lue à Abidjan comme un test. Si les auditions se concluent par des mises en examen sans faits rendus publics, le pouvoir aura choisi de gérer l’opposition par le droit pénal plutôt que par le dialogue qu’il dit souhaiter. Si elles débouchent sur des non-lieux ou de simples témoignages, l’épisode restera un avertissement. Dans les deux cas, la réforme électorale, censée refermer la crise de 2025, se négocie déjà sous l’œil d’un juge antiterroriste. Ce n’est pas le meilleur augure pour les municipales de 2028.

Par Aïssatou Diallo