Lundi 5 octobre 2026, à 10 heures, une délégation de l’opposition de Côte d’Ivoire franchit les portes du ministère de l’Intérieur et de la Sécurité, au Plateau, à Abidjan, pour y déposer son projet d’organe électoral. Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien (FPI), la conduit. À ses côtés, Charles Blé Goudé, du Cojep, Antoine Assalé Tiémoko, du mouvement Aujourd’hui et demain la Côte d’Ivoire, Ahoua Don Mello et des représentants du PPA-CI, le parti de Laurent Gbagbo. Simone Ehivet Gbagbo, absente, a signé le texte. Ils remettent au général Vagondo Diomandé le fruit de sept semaines de concertation : un texte commun sur l’institution qui remplacera la Commission électorale indépendante (CEI). « La confiance n’exclut pas le contrôle », résume Pascal Affi N’Guessan, cité par le site Ouestaf.
La CEI n’existe plus depuis le 6 mai. Ce jour-là, le Conseil des ministres présidé par Alassane Ouattara a adopté une ordonnance mettant fin à une institution créée par la loi du 9 octobre 2001 et qui a organisé les scrutins nationaux pendant près de vingt-cinq ans. Le chef de l’État a justifié la décision par un « souci constant de consolidation de notre démocratie et de renforcement de la confiance des acteurs politiques », en reconnaissant, selon l’agence APA, que les cycles électoraux passés avaient suscité « des critiques et des réserves ». La dernière présidentielle, qu’il a remportée en octobre 2025, avait été marquée par l’exclusion de candidats de l’opposition, rappelle l’Agence France-Presse.
Le geste était habile. De longue date, l’opposition contestait l’impartialité de la commission et faisait de sa réforme un préalable. En supprimant l’institution, Alassane Ouattara a retourné la revendication : à ceux qui récusaient l’arbitre de dire désormais lequel ils veulent. La réponse déposée lundi est radicale. Elle prévoit une architecture à deux étages. D’un côté, un organe technique chargé d’organiser les scrutins, composé uniquement d’experts recrutés par appel à candidatures et liés par des contrats de performance, sans aucun représentant des partis, du gouvernement ou de l’administration. De l’autre, un organe d’observation ouvert aux parties prenantes, qui surveillerait les opérations, formulerait des recommandations et demanderait des comptes. L’objectif affiché est de garantir des scrutins équitables, inclusifs et transparents, et de clore le cycle des contentieux.
Le modèle en dit long sur ceux qui le portent. La CEI était un organe de représentation, où siégeaient des délégués des partis, et c’est ce partage des sièges qui nourrissait chaque crise. En réclamant des techniciens sans étiquette, l’opposition admet que la présence des formations politiques à la table n’a jamais produit la confiance, y compris la sienne. Elle s’exclut de l’arbitrage pour mieux en exclure le pouvoir. L’idée séduit sur le papier. Elle déplace toutefois la question sans la résoudre : qui rédigera l’appel à candidatures, qui composera le jury, qui signera les nominations ? Dans un pays où l’administration dépend de l’exécutif, l’indépendance d’un expert vaut ce que vaut la procédure qui le désigne.
Le front, de surcroît, n’est pas complet. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), la formation historique fondée par Félix Houphouët-Boigny, n’était pas au Plateau le 5 octobre. Sa délégation, conduite par le vice-président Georges-Philippe Ezaley et mandatée par Tidjane Thiam, avait remis ses propres propositions au même ministre une semaine plus tôt, le 28 septembre, « dans un esprit de consensus », selon ses termes rapportés par Fraternité Matin. Dès le 13 mai, son porte-parole, Soumaïla Brédoumy, réclamait une refonte totale du système électoral, un dialogue politique et une révision de la liste électorale. Le parti rappelle avoir écrit au Premier ministre le 19 juin, puis l’avoir relancé le 8 juillet, avant de déposer son texte fin septembre.
Les objectifs se ressemblent ; la démarche séparée affaiblit l’ensemble. « Le PDCI met l’opposition ivoirienne dans une posture inconfortable », juge le journaliste Félix Bony sur le site Afriksoir. Pascal Affi N’Guessan dit espérer une harmonisation des positions. Le gouvernement dispose déjà de deux copies entre lesquelles choisir.
Car c’est l’exécutif qui tient le calendrier et le texte. Le général Vagondo Diomandé a assuré, selon le site Yeclo, que le gouvernement entendait associer tous les acteurs à l’élaboration du futur cadre. L’opposition demande davantage : l’ouverture d’un dialogue politique formel et l’accès au projet officiel de réforme, qu’elle n’a pas encore vu. Aucune date n’a été annoncée. Rien ne presse le pouvoir. Les prochaines élections locales sont prévues en 2028 et la présidentielle en 2030, ce qui lui laisse le loisir de consulter longuement, puis de décider seul si le consensus tarde. Une ordonnance a suffi pour dissoudre ; rien n’interdit qu’un texte préparé au ministère de l’Intérieur suffise pour reconstruire.
Pascal Affi N’Guessan parle d’une « opportunité historique », et il n’a pas tort. La Côte d’Ivoire a connu en 2010 et 2011 une crise postélectorale meurtrière, née de la contestation des résultats. Écrire les règles quatre ans avant la prochaine présidentielle, hors de toute fièvre de campagne, est une chance rare. Charles Blé Goudé l’a dit à sa manière en relevant, d’après l’AFP, que gouvernement et opposition partagent au moins le souci d’éviter un nouveau conflit. Encore faut-il que les deux camps veuillent la même chose. Le pouvoir cherche un mécanisme que plus personne ne pourra récuser ; l’opposition, un mécanisme que le pouvoir ne pourra plus contrôler. Les deux objectifs ne coïncident que si l’exécutif accepte de se lier les mains. La dissolution du 6 mai a montré qu’Alassane Ouattara savait surprendre. La composition de l’organe qui succédera à la CEI dira s’il sait aussi renoncer.