22 octobre 2026
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Analyse Sécurité

Centrafrique : pourquoi l’ONU refuse de plier bagage

Le 20 octobre, à New York, la cheffe de la MINUSCA a mis en garde le Conseil de sécurité contre un retrait précipité des casques bleus de Centrafrique. Am-Dafock attaquée, LRA de retour, Washington pressé de réduire la facture : le mandat expire en novembre. Bangui est-il prêt à se passer de l’ONU ?

22 octobre 2026 • 4 min 856 mots
Centrafrique : pourquoi l’ONU refuse de plier bagage
Centrafrique

Mardi 20 octobre 2026, à New York, Valentine Rugwabiza a livré au Conseil de sécurité ce qui ressemble à un plaidoyer d’adieu. La représentante spéciale du secrétaire général en Centrafrique, qui dirige la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) et doit quitter ses fonctions dans les prochains jours selon RFI, a reconnu que « les progrès sécuritaires en Centrafrique sont notables ». Mais elle a demandé aux quinze membres de maintenir la mission avec des effectifs et des capacités suffisants pendant la phase de consolidation, rapporte le service d’information des opérations de paix de l’ONU. Son argument tient en un nom : Am-Dafock.

Le décor est connu. La MINUSCA s’est déployée en 2014, un an après la prise du pouvoir par la coalition Séléka et la chute du président François Bozizé. Un accord de paix conclu en 2019 a fait entrer quatorze groupes armés dans un processus politique. Le président Faustin-Archange Touadéra, réélu à l’issue des élections de fin 2025, gouverne avec l’appui de la mission onusienne et de personnels de sécurité russes. Le 13 novembre 2025, la résolution 2800 a prolongé la MINUSCA d’un an en abaissant, à la demande des États-Unis, ses plafonds de 14 400 à 14 046 militaires, selon Security Council Report. La mission en déploie 10 292. Le Conseil doit trancher avant la mi-novembre.

Le 30 juin, des combattants affiliés au Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) et au MDRPC ont pris Am-Dafock, ville de la Vakaga à la frontière soudanaise. Bilan, selon l’ONU : des civils et des membres des forces de sécurité tués, 17 000 déplacés, six casques bleus blessés. Les assaillants ont tenu la ville cinq jours avant de se replier au Soudan. Selon RFI, les Forces armées centrafricaines (FACA) n’auraient pu la reprendre sans l’appui de la MINUSCA. Des casques bleus zambiens ont, selon Alwihda Info, contribué à protéger plus de 17 000 civils pendant l’attaque. L’épisode résume la menace : la guerre soudanaise transforme le triangle frontalier entre la Centrafrique, le Tchad et le Soudan en zone grise, où les groupes armés trouvent armes, refuge et profondeur stratégique.

Le sud-est rappelle que les vieux démons n’ont pas disparu. Entre juin et septembre, l’ONU a attribué 26 incidents graves à des éléments présumés de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), dont l’enlèvement de 68 civils, parmi lesquels une quarantaine d’enfants. La milice Azandé Ani Kpi Gbé (AAKG) continue de menacer les populations ; trois otages qu’elle détenait depuis décembre 2025, dont le sous-préfet de Bambouti, n’ont été libérés que lundi, après des mois de médiation. En juillet, selon Security Council Report, le groupe Wagner a appuyé les FACA contre cette milice. Moscou, de son côté, a vanté devant le Conseil l’appui russe sur le terrain. Les violations des droits humains, elles, ont progressé de 8 %, et 235 violations graves contre des enfants ont été documentées, pour l’essentiel imputées à la LRA, selon Security Council Report.

Le bilan n’est pas pour autant négatif. Depuis juillet 2025, 1 907 combattants ont été désarmés et démobilisés, dont 575 depuis juin selon Security Council Report, même si leur réinsertion économique reste difficile et que certains ne peuvent plus être localisés. Au 1er octobre, 127 des 177 communes disposaient d’un conseil municipal installé ; les scrutins restants, reportés faute de moyens, sont prévus le 25 octobre. La mission a fermé plusieurs bases dans les zones stabilisées et transféré des responsabilités aux autorités nationales. C’est précisément ce succès relatif qui nourrit l’impatience des bailleurs : si la paix progresse, pourquoi payer encore autant ?

Washington pose la question sans détour. Selon Security Council Report, les États-Unis estiment que la mission ne peut rester indéfiniment et plaident pour des réductions plus profondes. Devant le Conseil, Jeffrey Bartos, représentant américain pour la gestion et la réforme, a demandé à Bangui de s’approprier pleinement la transition, d’accélérer la réforme du secteur de la sécurité et d’élaborer des plans de transfert précis et datés, tout en évitant à la fois une mission figée et un retrait hâtif, rapporte Alwihda Info. Le secrétaire général de l’ONU recommande au contraire une prolongation d’un an et un effectif militaire de 12 000 hommes. L’ambassadeur centrafricain, lui, a prévenu que Bangui n’avait pas les moyens financiers d’un transfert complet tant que les menaces persistent, et proposé une évaluation conjointe des besoins opérationnels, institutionnels et budgétaires du transfert.

Derrière ce débat comptable se joue une réalité humanitaire. Près de deux millions de Centrafricains, soit 31 % de la population, ont connu une insécurité alimentaire aiguë entre avril et août, et le plan humanitaire de l’ONU n’était financé qu’à 46,6 % début octobre. Retirer les casques bleus de la Vakaga ou du Haut-Mbomou reviendrait à laisser ces populations face aux groupes armés, à la LRA et aux retombées du conflit soudanais, avec une armée nationale qui dépend encore des partenaires extérieurs pour reprendre une ville.

Le Conseil de sécurité devra donc choisir, d’ici la mi-novembre, entre deux risques. Réduire trop vite, c’est offrir la frontière orientale aux groupes qui circulent entre Darfour et Vakaga. Maintenir sans calendrier, c’est entretenir une dépendance que ni New York ni Bangui ne savent plus justifier. Valentine Rugwabiza s’en va au moment où la question devient politique. Son successeur héritera d’une mission sommée de prouver son utilité tout en préparant son départ. En Centrafrique, la paix progresse ; la guerre, elle, arrive par l’est.

Par Éliane Moukoko