27 octobre 2026
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Analyse Politique

Afrique du Sud : Eugene de Kock accuse le parquet d’avoir protégé les généraux

Il fut le chef de l’escadron de la mort de Vlakplaas, condamné à la prison à vie. Le 26 octobre, Eugene de Kock a témoigné devant la commission Khampepe en accusateur : le parquet sud-africain ne lui a jamais demandé les noms des généraux et des ministres de l’apartheid. Pourquoi ?

27 octobre 2026 • 4 min 872 mots
Afrique du Sud : Eugene de Kock accuse le parquet d’avoir protégé les généraux
Afrique du Sud

Lundi 26 octobre 2026, à Johannesburg, l’homme que la presse sud-africaine surnomme « Prime Evil » s’est présenté devant la commission d’enquête présidée par la juge Sisi Khampepe, ancienne magistrate de la Cour constitutionnelle. Eugene de Kock, ancien colonel de la police de sécurité, commandant opérationnel de la ferme de Vlakplaas, a déposé une déclaration sous serment de dix-huit pages, présentée par l’avocat Geoff Budlender, chargé de conduire les preuves. Son message tient en une phrase, rapportée par le Daily Maverick : les procureurs « ne m’ont tout simplement jamais approché ». Le bourreau le plus célèbre de l’apartheid s’est mué, devant la commission, en témoin à charge contre l’État démocratique.

La commission Khampepe n’enquête pas sur les crimes de l’apartheid eux-mêmes. Elle examine les allégations selon lesquelles des tentatives ont été faites pour empêcher l’enquête ou la poursuite des affaires que la Commission vérité et réconciliation (TRC) avait transmises au parquet, l’Autorité nationale des poursuites (NPA), rappelle The Rio Times. Elle a été créée sous la pression des familles de victimes, qui accusent les gouvernements successifs d’avoir laissé dormir ces dossiers, selon le Mail & Guardian. Le président Cyril Ramaphosa a prolongé son mandat jusqu’au 18 décembre 2026. Une semaine avant Eugene de Kock, le 19 octobre, l’ancien président Thabo Mbeki y avait nié toute ingérence politique et renvoyé la responsabilité des retards vers la NPA.

Sur ce point, le témoignage de lundi rejoint, paradoxalement, celui de Thabo Mbeki. Eugene de Kock accuse le parquet d’une « terrible négligence criminelle », selon le Mail & Guardian. Il affirme avoir été le seul maillon entre les exécutants de terrain et les généraux, et que personne n’a cherché à remonter cette chaîne. « Aucun d’eux n’a passé un seul jour dans une prison sud-africaine, sauf moi », a-t-il déclaré, d’après le Daily Maverick. Il cite nommément Anton Ackermann, qui dirigeait l’unité du parquet chargée des crimes prioritaires, et Jan d’Oliveira, ancien procureur général du Transvaal, qui auraient renoncé à l’utiliser pour atteindre les échelons supérieurs.

Les noms qu’il avance sont lourds. Selon son témoignage rapporté par le Daily Maverick, Louis le Grange, alors ministre de la Loi et de l’Ordre, aurait approuvé l’attentat contre les bureaux de l’ANC à Londres, et l’ancien ministre Adriaan Vlok serait venu le féliciter pour les attentats contre Khotso House et Cosatu House. Un brigadier lui aurait assuré que l’ordre de frapper Cosatu House venait « de très haut », c’est-à-dire, selon lui, de P. W. Botha. Eugene de Kock affirme aussi avoir fourni des armes, des munitions et de l’argent à des responsables de l’Inkatha Freedom Party (IFP), rapporte le site Briefly. Ces accusations restent des allégations, et la presse n’a pas fait état, lundi, de réponses des personnes ou des institutions mises en cause.

Il faut pourtant prendre au sérieux ce que révèle la démarche. Eugene de Kock n’a rien d’un témoin désintéressé : condamné en 1996 à deux peines de réclusion à perpétuité assorties de 212 ans de prison, il a toutes les raisons de se présenter en exécutant sacrifié pour protéger ses supérieurs. Mais son argument central ne repose pas sur sa sincérité. Il repose sur un fait vérifiable : ses offres de coopération, de son propre aveu, n’ont jamais été sollicitées. Il rappelle avoir témoigné pour l’accusation dans le procès de l’attentat de Motherwell, qui a abouti à des condamnations. La preuve que sa parole pouvait servir existait donc.

Le cœur du problème est politique. La transition sud-africaine reposait sur un pacte clair : l’amnistie contre la vérité, et les poursuites pour ceux qui refusaient de parler ou dont les aveux étaient incomplets. Si ce second volet a été laissé en jachère, la promesse faite aux familles n’a pas été tenue. Que la responsabilité incombe à des procureurs timorés, à des consignes venues d’en haut ou à une indifférence collective, le résultat est identique : nombre de dossiers, à commencer par celui des Cradock Four, n’ont pas abouti, et les principaux décideurs n’ont jamais été jugés.

La convergence entre Thabo Mbeki et Eugene de Kock désigne une cible commune, la NPA, mais pour des raisons opposées. Le premier y voit la preuve que le pouvoir politique n’a pas interféré. Le second y voit l’instrument d’une protection accordée au sommet de l’appareil sécuritaire. La commission devra trancher entre ces deux lectures, ou établir qu’elles se complètent : un parquet sans moyens ni volonté peut aussi arranger des responsables politiques qui préfèrent l’oubli à l’affrontement avec l’ancienne hiérarchie militaire et policière.

Le calendrier ajoute une pression. Avec un rapport attendu au 18 décembre, la commission dispose de moins de deux mois pour transformer des témoignages spectaculaires en conclusions solides. Eugene de Kock s’est dit prêt à nommer les officiers qui donnaient les ordres. La juge Khampepe peut le prendre au mot, et transmettre les éléments recueillis au parquet. Sinon, la commission risque de produire un constat de plus sur l’impunité, sans en briser aucun maillon.

Vingt-neuf ans après le témoignage d’Eugene de Kock devant la TRC, le 1er octobre 1997, l’Afrique du Sud découvre que son modèle de réconciliation, admiré bien au-delà du continent, comportait une clause jamais appliquée. Le pays qui a inventé l’échange de la vérité contre le pardon doit désormais expliquer pourquoi il a si peu exigé de vérité de ceux qui n’ont pas demandé pardon.

Par Kwame Mensah