10 octobre 2026
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Analyse Société

Afrique du Sud : vingt-quatre voitures brûlées font plier l’État sur le droit d’asile

Le 9 octobre, le ministère sud-africain des Affaires intérieures a retiré sa directive sur l’asile, au lendemain d’émeutes xénophobes à Durban et Soweto. Le texte appliquait un arrêt de la Cour constitutionnelle. À moins d’un mois des élections municipales du 4 novembre, l’Afrique du Sud laisse la rue suspendre un jugement.

10 octobre 2026 • 4 min 902 mots
Afrique du Sud : vingt-quatre voitures brûlées font plier l’État sur le droit d’asile
Afrique du Sud

Jeudi 8 octobre 2026, à Orlando West, dans le township de Soweto, en Afrique du Sud, des manifestants hostiles aux demandeurs d’asile se sont rassemblés près d’un bureau du ministère des Affaires intérieures avant de se diriger vers des commerces tenus par des étrangers. La police a reçu des signalements de coups de feu tirés en direction du cortège, puis des véhicules ont brûlé, raconte le Mail & Guardian. Le même jour, à Durban, des magasins étaient pillés et des centaines de demandeurs d’asile priés de quitter les abords du centre d’accueil des réfugiés. Bilan donné par la générale Puleng Dimpane, commissaire nationale de la police par intérim : 24 véhicules incendiés, dix à Soweto, quatorze à Durban. Le lendemain, le ministère retirait la directive sur l’asile qui avait tout déclenché.

Tout part d’un arrêt. Le 7 juillet, la Cour constitutionnelle, saisie par le Scalabrini Centre du Cap et l’organisation Lawyers for Human Rights, a déclaré inconstitutionnelles des dispositions de la loi sur les réfugiés. Jusque-là, un demandeur d’asile devait entrer par un poste-frontière désigné, obtenir un visa de transit de cinq jours et se présenter dans l’un des cinq bureaux d’accueil du pays ; à défaut, sa demande pouvait être écartée sans examen. La Cour a jugé que ces obstacles de procédure privaient de vrais réfugiés d’une évaluation sur le fond, au mépris de la dignité et du principe de non-refoulement, explique le Daily Maverick. Elle n’accorde ni statut automatique, ni résidence, ni droit de rester indéfiniment : chaque dossier reste soumis à la loi.

Le 28 septembre, le directeur général des Affaires intérieures, Livhuwani Makhode, a traduit l’arrêt en consigne : les bureaux d’accueil devaient recevoir quiconque se présentait en personne pour demander l’asile, y compris les personnes entrées irrégulièrement ou hors délai. Onze jours plus tard, il la retirait. Le communiqué du 9 octobre, diffusé par le porte-parole Thulani Mavuso, invoque des bureaux « débordés en quelques jours », des agents mis en danger et de « graves menaces pour la sécurité et l’ordre publics ». Il précise que la directive avait été prise à l’insu du ministre, Leon Schreiber, et qualifie de « catégoriquement fausses » les accusations de décision politique : le ministère s’était opposé au recours. Autrement dit, l’administration a appliqué seule un arrêt que le ministère avait combattu, puis y a renoncé sous la pression.

Entre les deux dates, la rumeur a fait le travail. Le Daily Maverick recense une affirmation virale selon laquelle plus de trois millions de réfugiés et de demandeurs d’asile auraient sollicité une allocation de l’agence de sécurité sociale, la Sassa. Les chiffres officiels, au 1er janvier 2026, font état de 14 135 demandes d’aide d’urgence émanant de résidents permanents, de réfugiés ou de titulaires de permis spéciaux, dont 8 368 approuvées. Le 6 octobre, Herman Mashaba, chef du parti ActionSA, évoquait cette affirmation sur X et appelait à voter pour sa formation aux municipales, relève le même journal. Ce jour-là, à Durban, le mouvement March and March perturbait le dépôt des demandes au bureau d’accueil. Sa dirigeante, Jacinta Ngobese-Zuma, juge l’arrêt « absolument choquant ». Les élections locales ont lieu le 4 novembre.

La réponse de l’État tient en deux gestes contradictoires. D’un côté, le comité interministériel sur les migrations, que préside la ministre de la Justice, Mmamoloko Kubayi, a dénoncé le 8 octobre des récits mensongers destinés à semer la panique, et rappelé que l’arrêt « n’accorde aucun droit nouveau aux demandeurs d’asile ». Le ministère promet de signaler la désinformation à la Commission électorale. De l’autre, il a cédé sur l’essentiel. Leon Schreiber assume : son administration a « changé de position » parce que « les faits ont changé », rapporte le Mail & Guardian, et la Cour ne pouvait prévoir les conséquences de sa décision. « C’est nous qui portons le chapeau », a-t-il ajouté, cité par le Sowetan. Le gouvernement envisage de demander à la Cour un délai et veut accélérer son Livre blanc sur l’immigration.

L’argument de l’ordre public n’est pas vide. Cinq bureaux d’accueil ne pouvaient absorber un afflux soudain, et Mmamoloko Kubayi a reconnu qu’ils étaient submergés. Le chef du gouvernement provincial du Gauteng, Panyaza Lesufi, venu constater les dégâts à Soweto le 9 octobre, a salué « un grand soulagement », selon le média Eyewitness News. Le retrait, insiste le ministère, n’annule pas l’arrêt, qui demeure contraignant. Mais le Mail & Guardian relève ce que le communiqué ne dit pas : quelles règles s’appliquent désormais aux guichets, et quand viendront les nouvelles instructions. Entre un jugement en vigueur et une consigne retirée, le demandeur d’asile se retrouve devant une porte que le droit ouvre et que l’administration referme.

Vendredi 9 octobre, plus de 300 manifestants se sont encore massés à Braamfontein, devant la Cour constitutionnelle. Un véhicule a brûlé, la police a tiré des balles en caoutchouc. La cible n’était plus un guichet ni une échoppe, mais le tribunal lui-même. Loren Landau, chercheur à l’université du Witwatersrand, observe que des acteurs politiques de tous bords ont installé la rhétorique anti-immigrés au centre du jeu.

Il reste vingt-cinq jours de campagne. Les mouvements qui ont obtenu en trois jours le retrait d’une directive savent désormais ce que rapporte une voiture incendiée, et les partis qui les courtisent aussi. La Cour constitutionnelle, elle, n’a pas changé d’avis. La question que pose cette semaine n’est pas celle du nombre de réfugiés. C’est celle de savoir qui, en Afrique du Sud, a le dernier mot sur un arrêt : les juges qui l’ont rendu, ou la foule qui l’a contesté.

Par Chioma Bennett