Le lundi 26 octobre 2026, à Freetown, Julius Maada Bio a choisi la tribune de la Conférence nationale sur l’unité et la cohésion sociale pour prononcer deux engagements que la Sierra Leone attendait, chacun pour des raisons différentes. Le premier s’adressait aux survivants de la guerre civile : « Au nom de l’État de Sierra Leone, je présente mes excuses pour les souffrances que vous avez endurées », a déclaré le chef de l’État, selon la traduction publiée par la presse francophone. Le second visait la classe politique : il ne sera pas candidat à l’élection présidentielle de 2028. Dans la salle, l’ancien président Ernest Bai Koroma, issu du Congrès de tout le peuple (APC), principal parti d’opposition, a salué l’initiative et appelé ses compatriotes à régler leurs différends par le dialogue.
L’excuse n’a rien d’anodin. La guerre civile qui a ravagé le pays de 1991 à 2002 a fait des dizaines de milliers de morts et laissé des milliers d’amputés, signature macabre du Front révolutionnaire uni (RUF). La Commission vérité et réconciliation, née de l’accord de paix de Lomé de 1999, avait remis en 2004 un rapport recommandant un ambitieux programme de réparations. Plus de deux décennies après la fin officielle des combats, ce programme reste inachevé. Bio a donc chargé la Commission nationale pour l’action sociale (NaCSA) de le réexaminer et de le renforcer, et exigé un rapport public sur la mise en œuvre des recommandations de la Commission d’ici au 18 janvier 2027. Il a aussi demandé au ministère de la Santé d’élargir, avec la Commission pour la paix et les communautés religieuses, le soutien psychologique aux survivants, et proposé un fonds communautaire de consolidation de la paix.
Le geste porte une ironie que nul n’ignore à Freetown. Julius Maada Bio fut lui-même acteur de cette décennie noire : officier du Conseil national provisoire de gouvernement (NPRC), il dirigea brièvement le pays en 1996, après avoir écarté Valentine Strasser, avant de remettre le pouvoir aux civils. Qu’un ancien chef de junte, élu en 2018 puis réélu en juin 2023 avec 56,17 % des suffrages selon la Commission électorale, présente aujourd’hui les excuses de l’État confère au geste une densité particulière. Elle n’efface pas la question qui fâche : pourquoi maintenant, à deux ans de la fin de son second mandat ?
La réponse se trouve en partie dans le dossier constitutionnel. Le projet de révision de la Constitution, présenté comme un instrument de modernisation démocratique, rendrait permanent le scrutin proportionnel pour les législatives, abaisserait le seuil de victoire au premier tour de la présidentielle de 55 % à 50 % des voix plus une, et imposerait au moins 30 % de femmes parmi les candidats. Le 10 août 2026, le Parlement l’a déclaré adopté, après le départ de l’hémicycle des 49 députés de l’APC, qui contestaient le respect de la majorité des deux tiers. Le Parti du peuple de Sierra Leone (SLPP) au pouvoir, avec 81 sièges, et les 14 chefs suprêmes ne totalisent que 95 voix, quand il en faut au moins 100 sur 149.
Plutôt que de promulguer le texte, Bio a saisi la Cour suprême le 14 septembre, à la suite d’une pétition de l’Institute for Governance Reform. Le 20 octobre, selon The Rio Times, la haute juridiction a rejeté la demande du gouvernement de classer les trois recours joints, déposés notamment par l’APC, et s’est déclarée compétente. L’audience au fond n’a pas encore de date. Dans ce climat d’incertitude, les soupçons de troisième mandat ou de glissement du calendrier électoral prospéraient. L’APC répète que le mandat de Bio s’achève en 2028, et l’article 46 de la Constitution de 1991 limite le chef de l’État à deux mandats de cinq ans. En septembre, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, Bio avait déjà assuré que la limite constitutionnelle s’appliquerait. Il vient de le redire chez lui, devant ses adversaires.
Faut-il pour autant crier à la manœuvre ? Ce serait réducteur. En liant les excuses de l’État, la relance des réparations et un code de conduite des partis avant 2028, Bio dessine un héritage cohérent : celui d’un président qui veut quitter le pouvoir en pacificateur, dans un pays encore fracturé par la présidentielle de 2023, dont l’APC avait rejeté les résultats au point de bouder un temps le Parlement. Mais les engagements ont une échéance. Le rapport promis pour le 18 janvier 2027 dira si la NaCSA dispose des moyens de sa mission. Et la renonciation à 2028 ouvre, au sein du SLPP, une course à la succession dont personne ne connaît encore l’issue.
Le geste prend aussi une valeur régionale. En Afrique de l’Ouest, les révisions constitutionnelles taillées sur mesure ont souvent servi de prélude à des mandats supplémentaires, et les juntes de l’Alliance des États du Sahel ont prolongé de plusieurs années leurs transitions. Un chef d’État qui annonce publiquement son départ, devant les représentants de la CEDEAO, des Nations unies et du corps diplomatique, rompt avec cette pente. Il se donne aussi un capital moral dont il aura besoin si la Cour suprême venait à valider une réforme adoptée dans la contestation.
Car la parole présidentielle n’engage que si les institutions la prolongent. La véritable épreuve viendra de la Cour suprême : si elle valide une révision votée sans majorité incontestable des deux tiers, la promesse de Bio restera entachée d’un vice de procédure que l’opposition exploitera ; si elle la censure, le président devra prouver que sa réforme n’était pas un cheval de Troie. Entre les deux, Freetown a ouvert une fenêtre rare, celle d’un pouvoir qui demande pardon avant de partir. Aux Sierra-Léonais de veiller à ce qu’elle ne se referme pas avec les grilles de State House.