Mardi 6 octobre 2026, le gouvernement du Sénégal a reporté la rentrée scolaire du 7 au 12 octobre, sur tout le territoire, à cause des inondations. « La sécurité de nos enfants commande la prudence », écrit le ministère de l’Éducation nationale, que dirige Moustapha Mamba Guirassy. Deux jours plus tôt, dimanche 4, la station de Dakar-Yoff avait reçu 137,5 millimètres de pluie en vingt-quatre heures, troisième cumul journalier depuis 1981 selon Diabel Ndiaye, chef du service climatique de l’agence météorologique nationale, l’ANACIM. Aux Parcelles Assainies, un mur s’est affaissé ; Awa Ngom, 25 ans, et son fils de 4 ans se sont noyés, rapporte Seneweb d’après un décompte de la police. Le lendemain, l’autoroute était coupée et l’usine d’eau potable du Point B, inondée, cessait d’alimenter une partie de la capitale.
Le bilan humain reste flou. Le ministre de l’Intérieur, Mouhamadou Makhtar Cissé, a évoqué cinq décès ; la presse en recense jusqu’à sept entre le 2 et le 4 octobre, à Dakar, Kaolack, Touba et Matam, sans compter deux enfants foudroyés à Bambey, selon Senenews. « Il n’y a pas encore de décompte des victimes », a-t-il reconnu, avant d’ajouter, selon PressAfrik : « Mais c’est des accidents, ça arrive ici, ça arrive ailleurs, il faut l’accepter et prier. » Les écoles, elles, sont comptées : 241 établissements inondés dans le pays, dont 114 dans les académies de Dakar, Pikine-Guédiawaye et Rufisque, d’après les sapeurs-pompiers cités par RFI. Le communiqué de l’Éducation nationale prévient qu’« aucun nouveau report ne sera envisagé ».
Lundi 5 octobre, après une réunion d’urgence à la Primature, le Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Lo, a déclenché un « plan d’urgence régional » pour Dakar et annoncé un programme national de lutte contre les inondations. « C’est un coût de 921 milliards de francs CFA », a-t-il précisé, cité par Le Soleil. Ni calendrier ni plan de financement n’accompagnent le chiffre ; le quotidien national indique seulement qu’un début de financement serait inscrit dans la prochaine loi de finances rectificative. Le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Cheikh Tidiane Dièye, renvoie pour sa part à une stratégie nationale en deux séquences, 2027-2030 puis 2035-2045.
Les Sénégalais ont déjà entendu ce genre de montant. En 2012, après des inondations qui avaient fait au moins treize morts, l’État avait lancé un plan décennal de 767 milliards de francs CFA. Une mission d’information de l’Assemblée nationale a établi, fin 2020, qu’il n’avait été exécuté qu’à hauteur de 511 milliards, soit 66,65 %. Un audit de l’Inspection générale d’État a été annoncé en 2021, un « audit approfondi » promis en mai 2024 par Ousmane Sonko, alors Premier ministre. Aucun n’a été publié, affirme le député Amadou Ba, qui promet que « tout sera passé au crible ». Bassirou Kébé, ancien directeur de la SN HLM, pose la question sur Seneweb : « Où sont passés ces milliards ? Quels ouvrages ? Dans quels quartiers ? Pour quel résultat ? »
L’argent dépensé n’a pas été sans effet, et c’est le plus inquiétant. À Keur Massar, le projet PROGEP II, appuyé par la Banque mondiale pour plus de 175 milliards de francs CFA, a livré 50 kilomètres de drains censés protéger 220 000 habitants, détaillait Le Soleil en février. Le 4 octobre, la commune a reçu 111 millimètres de pluie et ses bassins ont débordé. Moins de 60 % de l’agglomération dispose d’un réseau pluvial structuré, selon l’Office national de l’assainissement (ONAS) cité par Fraternité Matin. Cheikh Tidiane Dièye admet qu’« une partie des réseaux existants remonte aux années 1960, 1970 et 1980 ».
Lansana Gagny Sakho, ancien directeur général de l’ONAS, y voit, dans le quotidien Wal Fadjri, « le symptôme d’un déficit structurel de gouvernance urbaine ». Autrement dit, on draine à grands frais des quartiers qu’on a laissé bâtir dans des cuvettes. Aucun ouvrage ne corrigera une carte foncière.
Encore faut-il payer. Le projet de loi de finances rectificative déposé le 18 septembre ampute l’investissement public de 555 milliards de francs CFA, pour un déficit attendu à 7,6 % du PIB. Les intérêts de la dette absorberont 1 285 milliards cette année, davantage que tout le programme annoncé contre les inondations. L’accord conclu le 1er septembre avec les services du Fonds monétaire international, 2,2 milliards de dollars sur trente-six mois, attend encore l’aval de son conseil d’administration. Le 6 octobre, jour du report de la rentrée, Dakar tenait en visioconférence sa première réunion avec ses créanciers extérieurs. Un État qui négocie l’allègement d’une dette proche de 130 % du PIB peut-il engager 921 milliards de travaux ? Le gouvernement ne l’a pas dit. L’opposition, elle, a trouvé sa formule : « Les discours populistes ne pompent pas l’eau », écrit Ibrahima Thiam, président du parti ACT.
Le calendrier ne laisse aucun répit. Les Jeux olympiques de la jeunesse s’ouvrent à Dakar le 31 octobre, et l’ANACIM avait prévenu dès le mois d’août d’une fin de saison des pluies tardive. En 2025 déjà, les inondations avaient fait vingt morts et 8 336 sinistrés, et touché 296 établissements scolaires, selon un bilan publié par Le Soleil en décembre. La rentrée du 12 tiendra si le ciel le permet et si les classes sont asséchées à temps. « Ce n’est pas une simple mobilisation citoyenne […] qui peut régler cela », objecte Ndongo Sarr, secrétaire général du syndicat enseignant Cusems, au micro de la radio RFM. Le président Bassirou Diomaye Faye a hérité d’un plan jamais audité ; son gouvernement en annonce un second, plus cher, sans avoir soldé le premier. Au Sénégal, l’inondation n’est plus un aléa climatique. C’est une ligne budgétaire qui revient chaque automne, et que personne ne vérifie.