Mercredi 14 octobre 2026, plusieurs dizaines de policiers belges ont frappé, au même moment, à plusieurs portes de Bruxelles et des deux Brabants, flamand et wallon. Les adresses visées, selon La Libre Belgique, sont liées à la famille de Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo (RDC). Le parquet fédéral a confirmé une instruction pour blanchiment, sans un mot de plus : « aucune information additionnelle ne sera communiquée ». Le lendemain, à Kinshasa, Anthony Nkinzo Kamole, directeur de cabinet du chef de l’État, signait la note circulaire n° 26/004. Elle interdit aux membres du cabinet présidentiel, « jusqu’à nouvel ordre », tout contact direct ou indirect avec l’ambassade de Belgique. Aucun motif n’y figure. Le calendrier se charge de le fournir.
L’enquête belge ne sort pas de nulle part. En juillet 2025, les avocats bruxellois Bernard et Brieuc Maingain ont déposé plainte au nom de plusieurs ONG katangaises et de quatre anciens directeurs de la Gécamines, la société minière publique congolaise. Selon la RTBF, la plainte vise neuf membres de la famille présidentielle, dont la Première dame, Denise Nyakeru Nkana, tous binationaux belgo-congolais. Elle porte sur l’attribution de résidus miniers, ces remblais et terrils appartenant à l’État dans le Lualaba et le Haut-Katanga, qui auraient été cédés à des proches pour un prix symbolique. Personne n’est inculpé. Par la voix de ses avocats, la Première dame s’est dite étonnée de la perquisition de sa résidence, conteste fermement les griefs et se déclare prête à collaborer avec la justice belge. La présomption d’innocence vaut pour chacun.
Kinshasa jure que sa note n’a rien à voir avec ces perquisitions. Patrick Muyaya, ministre de la Communication, y voit une « mesure d’organisation interne » destinée à coordonner les échanges, qui répondrait même, selon la RTBF, à une plainte de l’ambassade, sollicitée par trop d’interlocuteurs. L’argument ne résiste pas à la chronologie. Une circulaire qui menace de « sanctions administratives et disciplinaires appropriées » les conseillers tentés de parler à une seule chancellerie, datée du lendemain d’une opération policière visant la famille du président, n’a rien d’un mémo de secrétariat. C’est un signal politique, calibré pour être lu à Bruxelles. Il est d’ailleurs soigneusement dosé : pas de rupture des relations, pas d’expulsion, aucun diplomate déclaré persona non grata. Sur les perquisitions elles-mêmes, ni Kinshasa ni Bruxelles n’ont pris officiellement la parole, souligne la RTBF. Le parquet fédéral se retranche derrière le secret de l’instruction et la présomption d’innocence. Ce double mutisme laisse toute la place au symbole, et c’est précisément sur ce terrain que la présidence congolaise a choisi de répondre.
Le message repose pourtant sur un contresens. En Belgique, le parquet fédéral ne prend pas ses consignes auprès de la diplomatie, et une instruction ouverte ne se referme pas sur un coup de froid. Maxime Prévot, ministre belge des Affaires étrangères, l’a rappelé à sa manière, en se disant surpris : « Aucune situation ne justifie aujourd’hui l’interdiction des contacts avec l’ambassade de Belgique », a-t-il déclaré, selon la RTBF, en souhaitant une mesure « extrêmement temporaire ». Le ministre, qui avait rencontré Félix Tshisekedi à Kinshasa en août 2025, assure que la Belgique continuera d’utiliser les canaux diplomatiques. Bruxelles refuse de lier les deux dossiers, parce que les lier reviendrait à admettre que la justice peut servir de monnaie d’échange. Kinshasa, en les liant de fait, prend le risque inverse : transformer une affaire judiciaire familiale en affaire d’État.
La présidence congolaise connaît pourtant le prix de ces bras de fer. En janvier 2018, la RDC avait fermé la Maison Schengen, le centre de visas géré par la Belgique à Kinshasa, pour environ un an, rappelle le site congolais Beto. Étudiants, commerçants et familles avaient payé l’addition, bien plus que les dirigeants. Le contexte de 2026 rend le geste plus coûteux encore. Le 22 septembre, Bruxelles a annoncé le rétablissement de ses relations diplomatiques avec le Rwanda, rompues par Kigali en mars 2025. Restreindre les contacts avec l’ambassade belge au moment précis où la Belgique renoue avec Kigali, c’est laisser le champ libre au voisin dans la capitale même de l’Union européenne.
Le cœur du dossier, surtout, n’est pas belge. Il est katangais. Les plaignants ne sont pas des militants européens, mais des organisations du Katanga et d’anciens cadres de la Gécamines. Jean-Pierre Muteba, figure de la société civile katangaise, affirme que ces remblais seraient vendus quelques millions de dollars alors qu’ils en valent des milliards, une estimation qu’aucune expertise publique ne vient étayer à ce stade. Il dénonce surtout, selon la VRT, le manque de transparence des contrats conclus entre la Gécamines et ses partenaires étrangers. La note du 15 octobre n’apporte aucune réponse à cette question. Elle déplace le débat du terrain de la gouvernance minière vers celui de la souveraineté offensée, plus confortable pour le pouvoir.
C’est là que le calcul de la présidence pourrait se retourner. Une instruction pour blanchiment peut durer des années, avec ses auditions, ses éventuelles saisies et ses fuites dans la presse bruxelloise. Chaque étape rappellera aux Congolais que le sort de leurs résidus miniers se discute à l’étranger, faute de l’être chez eux. Kinshasa dispose pourtant d’un moyen simple de reprendre la main : publier les contrats de cession des remblais de la Gécamines et laisser sa propre justice s’en saisir. Interdire à des conseillers de parler à un diplomate ne fera taire ni le juge d’instruction ni les plaignants du Katanga. Le silence imposé au cabinet présidentiel ne vaut pas réponse.