20 octobre 2026
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Article Énergie

Le Niger a du pétrole, mais Niamey n’a plus d’essence

Au Niger, la pénurie d’essence a gagné Niamey le 18 octobre. Le pays extrait 90 000 barils de brut par jour, mais sa seule raffinerie, à Zinder, couvre à peine plus de la moitié de la demande. Exportations interdites, patron de la Sonidep remplacé, prix gelés : la junte gère l’urgence, pas la cause.

20 octobre 2026 • 4 min 827 mots
Le Niger a du pétrole, mais Niamey n’a plus d’essence
Niger

Dimanche 18 octobre 2026, à Niamey, les files d’attente se sont étirées devant des stations-service aux cuves vides depuis quatre jours, selon leurs gérants cités par l’AFP. Aïcha, habitante du quartier de La Poudrière, a patienté de 21 heures à 3 heures du matin avant d’être servie. Abdoulaye Zakari, dont la moto est restée immobilisée faute de carburant, résume l’humeur générale : « On nous a annoncé la fin de la pénurie mais nous ne voyons pas le bout du tunnel. » La capitale du Niger, environ deux millions d’habitants, avait jusqu’ici été relativement épargnée par la crise de l’essence. Zinder, Maradi et d’autres villes vivent le rationnement depuis des semaines ; à Maradi, AfricActu rapportait le 10 octobre des plafonds de deux litres par moto et de dix litres par voiture.

L’ironie n’échappe à personne, pas même à la nouvelle directrice générale de la Société nigérienne des produits pétroliers (Sonidep), Fatimata Marafa Salifou. « La population n’arrive pas à comprendre : on dit que le Niger a le pétrole mais nous continuons de souffrir », a-t-elle reconnu, selon l’AFP. Le pays produit du pétrole depuis 2011 et extrait environ 90 000 barils de brut par jour dans la zone d’Agadem. L’essentiel part à l’exportation par l’oléoduc Niger-Bénin. La Société de raffinage de Zinder (Soraz), seule raffinerie en service, affiche une capacité de 20 000 barils par jour, inchangée depuis sa mise en service en 2011.

Les chiffres du ministère de l’Énergie, relayés par l’AFP, mesurent l’écart. Sur les huit premiers mois de 2026, le déficit atteint 196,62 millions de litres de super et 52,60 millions de litres de gasoil. Pour le super, l’écart entre les livraisons de la Soraz et les sorties de la Sonidep est passé de 47,25 millions de litres en 2024 à 159,74 millions en 2025, selon Nigerinter. Les besoins nationaux avoisineraient 3 millions de litres par jour, contre environ 1,6 million fournis par la raffinerie. Le ministère reconnaît lui-même que la capacité installée ne garantit pas une disponibilité quotidienne permanente, et que la Soraz produit d’abord du gasoil, 55 % de ses rendements, avant l’essence, 26 %.

Longtemps, la contrebande venue du Nigeria a comblé le trou. Selon la Sonidep, l’essence nigériane a pu couvrir jusqu’à la moitié du marché à Zinder, Maradi, Tahoua et Dosso. La fin des subventions aux carburants chez le grand voisin a renchéri ce flux informel, qui s’est largement tari. Le Niger a ainsi perdu, sans l’avoir décidé, sa principale soupape. Le ministère de l’Énergie cite d’autres facteurs : la reprise économique, l’approvisionnement de véhicules étrangers et de possibles sorties irrégulières.

La réponse du pouvoir militaire tient en trois gestes. Le 8 octobre, un décret du général Abdourahamane Tiani a remplacé le colonel Ali Saibou Hassane à la tête de la Sonidep, sans explication officielle, selon AfricActu ; quelques jours plus tôt, l’intéressé avait expliqué devant le Conseil consultatif de la refondation que sa société devait importer de l’essence. Le 12 octobre, un arrêté du ministre du Commerce et de l’Industrie, Abdoulaye Sidou, a interdit les exportations de super et de gasoil, la Sonidep et la Soraz ne pouvant écouler d’éventuels excédents à l’étranger qu’avec une autorisation spéciale, rapporte l’Agence nigérienne de presse. Enfin, le 18 octobre, un comité de haut niveau réuni en session de crise a décidé d’acheter du super au Nigeria, de vider les dernières cuves de la Sonidep à la raffinerie de Zinder et d’attendre 30 millions de litres d’essence d’Algérie « dans quelques jours », selon le site Madar, qui cite Mondafrique.

Reste le tabou du prix. Le 9 octobre, le Conseil des ministres a maintenu le litre de super à 499 francs CFA et celui de gasoil à 618 francs, des tarifs que le gouvernement avait auparavant ramenés de 540 et 668 francs, selon Nigerinter. Les 5 et 6 octobre, le Conseil consultatif de la refondation avait pourtant recommandé une hausse « raisonnable ». Le général Tiani l’a écartée au nom du pouvoir d’achat. Le choix se comprend politiquement : pour une junte qui fonde sa légitimité sur la souveraineté retrouvée, renchérir l’essence au moment où le brut national part à l’étranger serait difficile à défendre. Mais il a un coût. Un prix administré bas gonfle la demande, encourage la revente vers les pays voisins et oblige l’État à importer plus cher qu’il ne vend. Le gouvernement le reconnaît : lorsque le coût réel dépasse le prix de vente, l’État vend à perte.

La crise de l’essence rappelle au fond une évidence : extraire du brut ne garantit pas l’énergie. Tant que le Niger raffinera 20 000 barils par jour pour une demande qui excède de près de moitié la production de Zinder, chaque choc se paiera en heures d’attente à Niamey. Les cargaisons algériennes et nigérianes devraient soulager les stations dans les prochains jours. Elles ne régleront ni les dettes croisées entre la Sonidep, la Soraz et la Nigelec, dont les montants n’ont jamais été publiés, ni la question du prix. Et la raffinerie doit observer en 2027 un grand arrêt de maintenance qui pourrait, selon The Rio Times, rouvrir la pénurie. La junte a gagné quelques semaines. Il lui reste à dire si l’essence est un acquis politique ou un produit qui a un coût.

Par Tunde Adeyemi