Dans le comté d’Uasin Gishu, au deuxième jour de sa tournée de développement dans le North Rift, William Ruto a laissé tomber les précautions d’usage. Devant la foule, le président du Kenya s’est adressé à son prédécesseur sans le ménager : « Tu m’as escroqué. Tu avais dit dix ans d’Uhuru, dix ans de Ruto », a-t-il lancé, selon Capital FM, repris le 12 octobre par AllAfrica. Puis, dans la même veine : « Mon ami, s’il te plaît, prends ta retraite. Arrête l’escroquerie. » Il a qualifié Uhuru Kenyatta de « personne la plus ingrate » et de « personnage le plus fourbe » qu’il ait rencontrés. Entre deux chefs d’État kényans, le registre est rare. Il n’est pas improvisé.
Pour comprendre la colère présidentielle, il faut remonter de dix jours. Le 3 octobre, aux obsèques de Jackson Karua, père de l’opposante Martha Karua, dans le comté de Kirinyaga, Uhuru Kenyatta s’est adressé aux habitants du mont Kenya en swahili. « Kurudia makosa ndiyo shida », a-t-il répété, soit « répéter l’erreur, voilà le problème », rapporte le quotidien The Star. Il n’a nommé personne. Tout le monde a compris qu’il parlait du vote de 2022, quand la région avait largement soutenu William Ruto. Ce scrutin s’était joué à 7 176 141 voix contre 6 942 930 pour Raila Odinga, que soutenait alors Uhuru Kenyatta.
Deux jours plus tard, le 5 octobre, l’ancien président a démissionné de la présidence du conseil de la coalition d’opposition, aujourd’hui rebaptisée Ukombozi, par une lettre « avec effet immédiat », selon Capital FM. Il venait de céder la direction du Jubilee à Fred Matiang’i, ancien ministre de l’Intérieur, après une décision de la Haute Cour confirmant que la loi sur les avantages des présidents retraités limite leurs fonctions partisanes. « Il n’y a pas de vide à la tête d’Ukombozi », a assuré Kalonzo Musyoka, chef du Wiper et leader de la coalition. Uhuru Kenyatta jure ne rien chercher. Le chef de l’État, lui, n’y croit pas une seconde.
Car la riposte de William Ruto obéit à un calcul électoral précis. La présidentielle est fixée au 10 août 2027. Le mont Kenya, bastion kikuyu qui lui avait apporté une part décisive de ses voix en 2022, est la région où son assise s’est le plus fragilisée depuis la destitution en 2024 de son ancien vice-président, Rigathi Gachagua, qui dirige désormais le Democracy for the Citizens Party (DCP). Kithure Kindiki, originaire de la région, a pris la vice-présidence. Mais l’avertissement d’Uhuru Kenyatta, enfant du pays et fils du premier président, porte précisément là où le pouvoir a le plus à perdre.
La stratégie présidentielle comporte pourtant un risque évident. En s’en prenant nommément à Uhuru Kenyatta, William Ruto fait de lui le centre de gravité d’une opposition qui n’en a pas. À la mi-octobre, la coalition n’a toujours pas désigné de candidat commun. Kalonzo Musyoka, Rigathi Gachagua et Fred Matiang’i nourrissent chacun des ambitions. Le Mouvement démocratique orange (ODM), privé de Raila Odinga, mort le 15 octobre 2025, est désormais dirigé par son frère aîné, le sénateur Oburu Oginga. Le sénateur de Nairobi Edwin Sifuna construit son propre véhicule. Face à cette dispersion, le président offre à ses rivaux un adversaire commun et un parrain désigné.
Ce n’est pas un hasard si, lors d’un culte à Likuyani, William Ruto s’en est pris à ceux qui seraient en train de « sponsoriser des gens » et de « placer des marionnettes ». « Laissez-moi le sponsor et tous ses hommes, je réglerai ces problèmes », a-t-il promis, selon AllAfrica. Il a déjà accusé Uhuru Kenyatta de financer Edwin Sifuna et d’autres figures de l’opposition. La thèse est commode : elle réduit une opposition plurielle à l’œuvre d’un homme, et fait du scrutin de 2027 une revanche personnelle plutôt qu’un bilan.
Le contrepoint existe, et il est sérieux. Les proches du chef de l’État estiment qu’Uhuru Kenyatta, en multipliant les messages codés tout en niant toute ambition, joue un double jeu qu’il fallait dénoncer frontalement. Le pacte invoqué par William Ruto, dix ans pour l’un puis dix ans pour l’autre, a bien été rompu en 2022, quand le président sortant a appuyé Raila Odinga contre son propre vice-président. William Ruto n’invente pas la trahison qu’il dénonce. Il choisit seulement le moment de la rappeler, et ce moment est électoral.
Le véritable enjeu dépasse la querelle des deux hommes. Le Kenya aborde sa campagne avec une économie sous tension, une dette qui pèse sur chaque budget et une jeunesse urbaine qui a déjà montré, dans la rue, sa défiance envers la classe politique. Transformer l’élection en règlement de comptes entre anciens alliés permet d’éviter un débat sur le bilan du mandat. Mais cela revient aussi à admettre que le mont Kenya est désormais un territoire disputé.
Uhuru Kenyatta n’est candidat à rien. La Constitution l’interdit, et il le répète. C’est précisément ce qui rend sa parole si dangereuse pour le pouvoir : un faiseur de rois n’a pas de bilan à défendre. En l’attaquant de front, William Ruto prend le risque de lui donner ce qui manquait à l’opposition, une voix et un visage. Les Kikuyu du mont Kenya devront choisir entre l’appel de l’ancien président et celui de l’actuel. Les dix prochains mois diront lequel des deux a le mieux lu la région qui les a faits rois l’un après l’autre.