Jeudi 29 octobre, en Guinée, la Radio Télévision Guinéenne (RTG) diffuse coup sur coup deux textes qui vont dans le même sens. Le premier est un décret du président de la République, le général d’armée Mamadi Doumbouya, qui radie cinq officiers « en application des articles 24 et 25 du statut général des militaires ». Le second est un arrêté du général Ibrahima Kalil Condé, ministre délégué auprès du président de la République chargé de la Défense nationale, qui en raye 34 autres. Le motif est le même pour tous : la désertion. Au total, 39 hommes quittent les rangs de l’armée guinéenne par la petite porte, dont deux sous-lieutenants du Groupement des forces spéciales, l’unité d’élite dont est issu le chef de l’État.
Les listes, publiées nominativement par plusieurs médias guinéens, dont Guineenews, dessinent une géographie éclatée. Parmi les officiers figurent le lieutenant-colonel Jean-Daniel Lamah, de la compagnie d’infanterie de Kandiafara, le capitaine Sékou Ahmed Keïta, de celle de Sinko, et un sous-lieutenant de gendarmerie de la région de Labé. L’arrêté ministériel vise des sous-officiers et des hommes du rang : douze de l’armée de terre, quatre de la marine, dix-huit gendarmes, dont trois élèves. Ils étaient affectés à Conakry, Guéckédou, Beyla, Tanènè, Gaoual, Tougué, Siguiri, Labé ou Moribaya. L’article 2 de l’arrêté charge de son exécution le chef d’état-major général des armées, le haut-commandant de la gendarmerie et l’inspecteur général des forces armées, ainsi que les directions des ressources humaines, de l’intendance et de la santé militaires. Ni le numéro des textes ni leur date de signature n’ont en revanche été rendus publics.
L’épisode n’a rien d’isolé. Le 24 août 2026, un décret lu à la RTG par le général Amara Camara, ministre secrétaire général de la Présidence, avait déjà radié 173 militaires pour désertion, sur la base des mêmes articles du statut. Parmi eux figurait le commandant Michel Lamah, ancien membre des forces spéciales et acteur du coup d’État de septembre 2021. Un an plus tôt, le 6 septembre 2025, 19 éléments des forces spéciales avaient été radiés, cette fois pour inconduite. En quatorze mois, plus de deux cents hommes ont ainsi été chassés des rangs par voie officielle. La sanction disciplinaire, publique et nominative, est devenue un instrument de gouvernement à part entière.
Le calendrier éclaire la démarche. Élu le 28 décembre 2025 avec 86,72 % des voix, investi le 17 janvier 2026 pour un mandat de sept ans, Mamadi Doumbouya a obtenu en mai une large majorité à l’Assemblée nationale, sa coalition remportant 98 sièges sur 147. Restent les élections régionales du 29 novembre et les sénatoriales du 20 décembre, qui doivent achever la construction institutionnelle de la nouvelle République. Dans un régime né d’un putsch, l’armée demeure le seul contre-pouvoir réel. La tenir, c’est sécuriser la transition civile du chef de l’État bien plus que n’importe quel scrutin.
Or l’été 2026 a laissé des traces. Le 3 août, alors que le président entamait un congé en Grèce, le chef d’état-major général des armées, le général Ibrahima Sory Bangoura, lisait à la télévision un message de « loyauté indéfectible » de la troupe. Une telle déclaration, dans un pays où les casernes ont souvent fait l’histoire, dit autant l’inquiétude que la fidélité. À la même période, des rumeurs jamais confirmées faisaient état de tensions au sein des forces spéciales et de l’arrestation d’un de leurs officiers. Auparavant, le général Aboubacar Sidiki Camara, ancien ministre de la Défense, avait été nommé ambassadeur à Paris le 2 juin, une affectation lue à Conakry comme une mise à distance.
La riposte du pouvoir a été autant structurelle que disciplinaire. Le remaniement du 27 juillet a confié la Défense au général Ibrahima Kalil Condé, jusque-là ministre de l’Administration du territoire, avec un rang de ministre délégué rattaché directement au président. Le 15 août, un Commandement des opérations spéciales a été créé et placé sous l’autorité du ministère, avec à sa tête le général de brigade Mouctar Kaba. Le 24 août, en même temps que la radiation des 173, un concours de recrutement visait de jeunes ingénieurs et médecins de 35 ans au plus. Le message est clair : renouveler les profils, centraliser le commandement, sanctionner les absences.
Les radiations du 29 octobre posent pourtant plus de questions qu’elles n’en règlent. Aucun texte n’indique où sont partis ces déserteurs, ni depuis quand, ni pourquoi. La publication des noms et des matricules vaut avertissement pour les casernes, mais elle ne dit rien des causes : conditions de service, soldes, affectations jugées pénibles ou désaccords plus politiques. La dispersion des unités concernées, de Conakry à la Guinée forestière, suggère un phénomène diffus plutôt qu’une dissidence organisée. Elle n’en est que plus difficile à traiter.
À l’approche des régionales et des sénatoriales, le pouvoir guinéen mise sur une armée resserrée, disciplinée et loyale. Le pari comporte un angle mort. Chaque vague de radiations rejette hors de l’institution des hommes formés au maniement des armes, parfois passés par les unités d’élite, sans perspective de reconversion connue. Dans une sous-région où des attaques attribuées au JNIM ont visé, début janvier 2026, les localités maliennes de Denso et de Filamana, à quelques kilomètres seulement de la frontière guinéenne, ce vivier de soldats déclassés n’est pas un détail. Mamadi Doumbouya sait mieux que quiconque qu’en Guinée, la menace ne vient pas toujours de ceux qui restent dans les casernes.