14 octobre 2026
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Article Politique

Guinée-Bissau : la junte reporte les élections et accuse les partis qu’elle a bâillonnés

En Guinée-Bissau, le Premier ministre de transition, Ilídio Vieira Té, a reporté sine die le 8 octobre les élections du 6 décembre. Motif invoqué : des partis hors des règles. Ce sont les mêmes partis que la junte du général Horta N’Tam a elle-même entravés. La CEDEAO, présidée par Dakar, réclame des consultations, pas des comptes.

14 octobre 2026 • 4 min 888 mots
Guinée-Bissau : la junte reporte les élections et accuse les partis qu’elle a bâillonnés
Guinée-Bissau

Jeudi 8 octobre 2026, à Bissau, deux visiteurs se sont succédé auprès du général Horta N’Tam, président de la transition en Guinée-Bissau. Felisberta Moura Vaz, vice-présidente de la Commission nationale électorale (CNE), est venue livrer l’avis de son institution sur le calendrier électoral : les conditions techniques ne sont pas réunies pour voter le 6 décembre. Puis le Premier ministre, Ilídio Vieira Té, a été reçu à son tour. Les élections présidentielle et législatives censées rendre le pouvoir aux civils sont désormais reportées sans date, rapportent les sites Koaci et Senego. « Toute décision de report relève du président de la Transition », avait pris soin de préciser la responsable électorale. Le général a tranché. Il n’a fixé aucune nouvelle échéance.

Le motif avancé tient en une phrase de Vieira Té, citée par le site Exclusif : « Toutes ces conditions de dépôt des candidatures à la Cour suprême n’ont pas été respectées. » Le chef du gouvernement de transition ajoute que de nombreux partis ont des instances dirigeantes au mandat expiré, faute d’avoir tenu leurs congrès. Selon Xalaat TV, il a même affirmé qu’aucune formation n’était en mesure d’aller aux élections. L’argument a l’apparence du légalisme : il faudrait voter dans le strict respect de la loi pour éviter les contentieux post-électoraux.

Pour mesurer l’aplomb du raisonnement, il faut revenir au 26 novembre 2025. Ce jour-là, à la veille de la proclamation des résultats provisoires de la présidentielle et des législatives, des militaires renversent le président sortant, Umaro Sissoco Embaló, et suspendent le processus électoral. Nombre d’observateurs soupçonnent, rappelle l’AFP, que le chef de l’État a lui-même orchestré sa chute pour arrêter un scrutin qu’il semblait perdre. Le soupçon n’a jamais été établi, mais il éclaire la suite. Le scrutin du 6 décembre devait refermer cette parenthèse militaire. Depuis, la junte a fait adopter fin août une nouvelle Constitution, boycottée par l’opposition civile, selon Exclusif, et la CEDEAO a suspendu le pays de ses instances de décision.

Le premier ressort de l’affaire est simple : la junte reproche aux partis des manquements qu’elle a contribué à produire. Le régime militaire a restreint les activités politiques et fermé des sièges de partis, rappelle Exclusif. Comment une formation dont les locaux ont été fermés tiendrait-elle un congrès pour renouveler sa direction ? Comment déposerait-elle un dossier complet devant la Cour suprême dans les délais ? Le report ne sanctionne pas l’impréparation des partis. Il en récolte les fruits. En transformant un obstacle qu’elle a dressé en motif juridique, la transition s’offre une prolongation qui a l’allure du scrupule.

Le deuxième ressort se joue à Dakar. Depuis le sommet de Freetown de juillet 2026, le président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, assure la présidence tournante de la CEDEAO, et son pays a été désigné médiateur dans la crise bissau-guinéenne, rapporte Senego. La diplomatie sénégalaise a réagi vite. Dans un communiqué, le ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères demande la levée des restrictions pesant sur les activités politiques et civiles, et rappelle que « toute modification du calendrier électoral doit s’inscrire dans une démarche consensuelle, inclusive et transparente », selon Xalaat TV. Dakar entend poursuivre ses efforts de médiation et de facilitation, dans le respect de la souveraineté bissau-guinéenne, précise le même communiqué. Le vendredi 9 octobre, la Commission de la CEDEAO a emboîté le pas en appelant la junte à engager de larges consultations inclusives en vue d’un retour pacifique à l’ordre constitutionnel.

Le vocabulaire trahit le choix. Il n’est question ni de sanctions nouvelles ni d’ultimatum, mais de consultations et de consensus. La CEDEAO a ses raisons. Depuis la rupture avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, réunis dans l’Alliance des États du Sahel, chaque bras de fer avec une junte risque de pousser un membre de plus vers la sortie. Une intervention militaire régionale est jugée irréaliste, souligne Exclusif. Dakar a en outre un intérêt direct à la stabilité d’un voisin qui borde la Casamance. Mais en demandant à la junte de consulter, l’organisation lui confie la plume du nouveau calendrier. Elle valide, de fait, le principe d’une transition dont le terme dépendra de celui qui l’a prolongée.

Le pari de la modération n’est pas absurde. En Guinée-Bissau, où l’armée a souvent arbitré la vie politique depuis l’indépendance, un scrutin bâclé le 6 décembre aurait pu ouvrir une crise post-électorale plus grave que le report. L’argument de Vieira Té n’est pas entièrement faux : des élections sans partis en état de concourir ne vaudraient guère mieux qu’une absence d’élections. La pression vient pourtant aussi de la société civile. Début octobre, vingt-quatre personnalités politiques et civiles du Sénégal, du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau ont adressé à Bassirou Diomaye Faye une lettre ouverte réclamant des « initiatives urgentes » pour rétablir l’ordre constitutionnel, selon Exclusif.

La suite dépend d’un chronogramme que personne n’a encore écrit. Si la junte lève les restrictions, rouvre les sièges et fixe une date ferme, le report n’aura été qu’un retard. Si elle laisse filer les semaines en attendant que les partis se mettent en règle sous sa surveillance, la transition aura trouvé sa formule : choisir ses adversaires en jugeant de leur conformité. Le général N’Tam détient pour l’instant toutes les cartes, y compris celle du temps. La présidence sénégalaise de la CEDEAO sera jugée sur un seul critère : obtenir une date avant que l’anniversaire du coup d’État, le 26 novembre, ne devienne celui d’une installation durable.

Par Aïssatou Diallo