11 octobre 2026
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Article Politique

Égypte : en arrêtant la rédaction de Matsadaash, Le Caire criminalise la vérification des faits

En Égypte, les six journalistes de Matsadaash, site de vérification des faits, sont en détention provisoire dans une affaire de terrorisme. Arrêtés les 28 et 29 septembre, ils disent avoir été torturés ; le parquet répond qu’aucun ne porte de trace. Le régime d’Abdel Fattah al-Sissi ne poursuit plus une opinion. Il poursuit un métier.

11 octobre 2026 • 4 min 884 mots
Égypte : en arrêtant la rédaction de Matsadaash, Le Caire criminalise la vérification des faits
Égypte

Samedi 3 octobre 2026, au Caire, des dizaines de journalistes d’Égypte se sont assis devant le siège de leur syndicat pour réclamer la libération de la rédaction de Matsadaash, arrêtée au complet et poursuivie dans une affaire de terrorisme. « Tous les six sont nos confrères », scandaient-ils, selon le site Maghreb Émergent. Matsadaash, « N’y crois pas » en arabe, est une plateforme de vérification des faits fondée en 2018. Ses six journalistes ont été interpellés lors de descentes menées les 28 et 29 septembre : Abdallah Qadri, Mohamed Ashraf Abou Omeira, Mohamed Adel, Islam Barakat, Mohamed Mahmoud et Omar Hilal. En deux jours, un média a perdu toute son équipe.

Le ministère de l’Intérieur a confirmé les arrestations le 1er octobre, en accusant la plateforme d’appartenir à l’appareil médiatique des Frères musulmans, confrérie classée terroriste en Égypte depuis 2013. Pendant cinq jours, les six journalistes n’ont été présentés à aucun magistrat ; leurs familles et leurs avocats ont déposé dix-huit plaintes, selon l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR), qui assure leur défense. Le premier a comparu dans la nuit du 3 au 4 octobre devant le parquet suprême de la sûreté de l’État, qui l’a placé en détention pour quinze jours. Les cinq autres ont été interrogés le dimanche 4 au soir, pendant plus de dix heures, rapporte le site Al Manassa.

Ce qu’ils y ont dit tient en une liste. Mains liées dans le dos, yeux bandés, coups, déshabillage forcé, décharges électriques, menaces contre leurs proches : c’est le traitement que la plupart affirment avoir subi dans des locaux de la Sécurité nationale, d’après l’EIPR. Ils disent aussi avoir dû lire devant une caméra des déclarations préparées. Le ministère de l’Intérieur a démenti le 5 octobre. Le parquet a publié sa version le 7 : aucun des six ne présente de blessure apparente, et les trois qui ont allégué des violences ont été adressés à la médecine légale, dont les rapports ne relèvent aucune trace. Les avocats redoutaient précisément que l’expertise tarde assez pour que les marques disparaissent.

Le même communiqué expose le dossier, tel que le résume le site Ahram Online. Des dirigeants des Frères musulmans en fuite à l’étranger auraient chargé leurs membres de créer des pages pour répandre rumeurs et fausses nouvelles. Matsadaash serait l’une de ces plateformes. Un prévenu aurait reconnu des versements mensuels en devises, par virement bancaire, depuis une société appartenant à un membre de la confrérie. La défense répond point par point : ces versements sont des salaires, payés sous contrat sur des comptes bancaires ; aucun article n’est désigné comme faux ; un communiqué de parquet diffusé sur les réseaux sociaux n’a aucune valeur de preuve. Elle relève surtout l’étrangeté du grief. Selon la plateforme, Matsadaash a passé huit ans à démentir de fausses informations, y compris celles des réseaux proches des Frères musulmans et des médias qui émettent depuis l’étranger.

C’est ce qui distingue l’affaire des précédentes. L’Égypte a l’habitude d’emprisonner des journalistes : vingt-six sont détenus, selon leur syndicat, et le pays occupe le 169e rang sur 180 au classement de Reporters sans frontières, rappelle le quotidien britannique The Guardian. Cette fois, c’est une rédaction entière, et pas n’importe laquelle. Matsadaash ne défend aucune ligne. Elle confronte des déclarations à des documents, et s’était fait remarquer en 2023 par une enquête sur un jet privé intercepté en Zambie avec des millions de dollars et des armes à bord, rappelle Maghreb Émergent. Arrêter une équipe de vérificateurs, c’est dire que l’exactitude elle-même relève de la subversion dès lors qu’elle contredit un ministère. Abdelrahman Mansour, cofondateur du site, y voit « l’une des plus graves attaques contre le journalisme dans l’histoire moderne de l’Égypte », a-t-il déclaré au Guardian.

Le moment n’est pas indifférent. Un peu plus d’une semaine avant les descentes, les États-Unis ont levé les conditions relatives aux droits humains attachées à 320 millions de dollars d’aide militaire au Caire, en invoquant son rôle utile pour leur sécurité nationale, selon une note du département d’État révélée par l’agence Reuters et citée par The Guardian. Abdelrahman Mansour dit ignorer si les deux faits sont liés. Il n’est pas nécessaire qu’ils le soient : un pouvoir qui ne craint plus la sanction extérieure n’a pas besoin d’un signal pour agir. La résistance vient d’ailleurs. Plus de quatre-vingts organisations, dont Human Rights Watch, Reporters sans frontières et le Comité pour la protection des journalistes, exigent la libération des six. Le syndicat, présidé par Khaled Elbalshy, s’est déclaré en session permanente, a décidé de saisir le procureur général et propose de se porter garant des détenus.

L’issue se jouera sur un point de procédure : les aveux filmés. Si le parquet les verse au dossier, il valide une méthode, la détention au secret suivie de la confession, que la défense demande d’annuler. S’il les écarte, il ne lui reste que des virements bancaires et des publications qu’il n’a pas su dire fausses. Bassam Khawaja, directeur adjoint de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, juge que le démantèlement de cette rédaction « envoie un message effrayant à tous les journalistes travaillant en Égypte ». Le message est reçu. Mais il a un coût que Le Caire ne semble pas mesurer. Un État qui emprisonne ceux qui vérifient ne dément plus les rumeurs : il leur laisse le champ libre. Les propagandistes que Matsadaash contredisait, ceux de la confrérie compris, viennent de perdre leur contradicteur.

Par Karim Benyahia