29 octobre 2026
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Analyse Économie

Côte d’Ivoire, budget 2025 : une dette maîtrisée, une gouvernance budgétaire perfectible

Devant les députés, le 28 octobre, la Cour des comptes a validé l’essentiel de l’exécution du budget 2025 de la Côte d’Ivoire : dette contenue à 57,8 % du PIB, ministères plutôt performants. Mais un déficit de 2 208 milliards de FCFA, des données divergentes et des crédits modifiés après clôture tempèrent le satisfecit.

29 octobre 2026 • 4 min 842 mots
Côte d’Ivoire, budget 2025 : une dette maîtrisée, une gouvernance budgétaire perfectible
Côte d'Ivoire

Le mercredi 28 octobre 2026, à l’Assemblée nationale, à Abidjan, Kanvaly Diomandé, président de la Cour des comptes de Côte d’Ivoire, a présenté aux députés son bilan de l’exécution du budget de l’État pour 2025. Le ton se voulait rassurant. « La Côte d’Ivoire est très bien classée, il n’y a pas d’inquiétude », a-t-il lancé au sujet de la dette publique. Face à lui, le président de l’Assemblée nationale, Jérôme Patrick Achi, a salué un contrôle des finances publiques qu’il tient pour « un pilier fondamental de la bonne gouvernance ». Derrière la courtoisie institutionnelle, le rapport dessine pourtant un budget mieux exécuté qu’il n’est piloté.

Les chiffres d’ensemble sont flatteurs. Arrêté à 15 339 milliards de FCFA en loi de finances initiale, porté à 15 464 milliards après ajustements, le budget 2025 a vu ses recettes atteindre 7 332 milliards, pour 7 963 milliards prévus, soit un taux de réalisation d’environ 92 %. Les dépenses se sont élevées à 9 540 milliards, contre 10 284 milliards programmés. Le déficit budgétaire ressort à quelque 2 208 milliards de FCFA, couvert par 2 579 milliards de ressources de trésorerie, ce qui laisse un solde global positif de 369 milliards. L’encours de la dette publique a atteint 33 159 milliards fin 2025, contre 31 416 milliards un an plus tôt, soit 57,8 % du PIB, bien en deçà du plafond de 70 % fixé par l’UEMOA.

Sur le terrain de la performance, la Cour relève des progrès réels. Ses auditeurs ont passé au crible 153 programmes répartis entre 33 ministères ; 25 d’entre eux affichent un taux d’exécution supérieur à 90 %. La budgétisation par programmes, adoptée dans le sillage des directives de l’UEMOA, commence donc à produire ses effets. Mais l’investissement accuse un retard révélateur : les financements extérieurs mobilisés n’ont atteint que 50 % des prévisions, et les projets d’hydraulique, d’assainissement et d’électricité ont glissé. Autrement dit, l’État dépense bien ce qu’il maîtrise, beaucoup moins bien ce qui dépend des bailleurs et de la chaîne des marchés publics. Le contraste est d’autant plus frappant que l’investissement public reste, dans le discours officiel, le moteur de la croissance ivoirienne depuis le premier Plan national de développement lancé en 2012.

C’est sur la régularité que le constat se durcit. La Cour pointe un écart entre les données de modification budgétaire tenues par les ministères techniques et celles du ministère des Finances, ce qui revient à dire que l’État ne parle pas d’une seule voix sur ses propres comptes. Elle relève l’usage de lettres d’avance pour modifier des crédits, dont certaines interviennent après la clôture de l’exercice, ainsi que l’absence de plusieurs décrets de virement. Les pièces justificatives de certaines créances de l’État sur des entreprises, dont la Société ivoirienne de construction et de gestion immobilière (Sicogi), sont incomplètes. Enfin, la prévision et le recouvrement des recettes restent fragiles, comme en témoigne un manque à gagner de 631 milliards de FCFA par rapport aux prévisions.

Le suivi des recommandations antérieures confirme cette ambivalence. Sur 92 mesures examinées, 62 ont été entièrement mises en œuvre, 6 partiellement et 24 n’ont connu aucune suite, soit un taux d’exécution complète de 67,4 %. Près d’un tiers des recommandations de la juridiction financière reste donc lettre morte, ou presque. Kanvaly Diomandé a appelé à transformer ces recommandations en actions concrètes, assorties de responsables identifiés et d’un suivi régulier, et à renforcer la coopération entre le Parlement et la Cour lors de l’examen de la loi de règlement, ce moment trop souvent expédié où les élus arrêtent les comptes définitifs de l’exercice.

Ces failles comptent davantage qu’il n’y paraît. La Côte d’Ivoire est un émetteur régulier sur les marchés régionaux et internationaux, et sa signature repose sur la crédibilité de ses chiffres. La Banque mondiale vient de relever sa prévision de croissance pour 2026 à 6,2 %, contre 5,8 % initialement, tout en recommandant de poursuivre la mobilisation des recettes fiscales. Le pays a donc les moyens de sa trajectoire, et les investisseurs lisent aussi les rapports de la juridiction financière. Mais un ratio d’endettement de 57,8 % n’a de valeur que si les données qui le fondent sont fiables, et si les modifications de crédits n’échappent pas au contrôle parlementaire. Un budget amendé par lettres d’avance après clôture est un budget qui se réécrit hors du regard des élus.

La lecture inverse mérite d’être entendue. La plupart de ces irrégularités relèvent de la procédure plutôt que de la prévarication : la Cour ne signale ni détournement massif ni dérapage de la dette. Le fait même qu’une juridiction financière présente ses observations devant les députés, en présence d’un président de l’Assemblée qui fut Premier ministre, témoigne d’une maturité institutionnelle que bien des voisins de la sous-région n’ont pas atteinte. Kanvaly Diomandé lui-même a tenu à « reconnaître que ça s’améliore ».

L’épreuve se jouera dans les prochaines semaines, avec l’examen du projet de loi de finances pour 2027 par les mêmes députés. Ils disposent désormais d’une feuille de route : exiger des données budgétaires harmonisées entre ministères, encadrer strictement les lettres d’avance, conditionner les nouvelles autorisations à l’application des 24 recommandations restées sans suite. S’ils s’en emparent, le contrôle des finances publiques cessera d’être un rituel annuel pour devenir un levier de pouvoir. Sinon, la Côte d’Ivoire continuera de présenter aux marchés une dette exemplaire et, à ses propres auditeurs, des comptes qui ne concordent pas tout à fait.

Par Tunde Adeyemi