Mardi 20 octobre 2026, à Ouagadougou, la Direction générale de l’économie et de la planification (DGEP) a publié des chiffres que tout ministre des Finances rêverait de signer. Fin août, les exportations de biens du Burkina Faso atteignaient 6 049,2 milliards de francs CFA, en hausse de 57,7 % sur un an, rapporte l’agence APA. L’excédent commercial s’établit à 2 844,6 milliards, contre 959,8 milliards un an plus tôt. Le taux de couverture des importations par les exportations grimpe à 188,8 %, quand il plafonnait à 75,8 % fin août 2023. Derrière ce redressement, un seul moteur : l’or brut, dont les ventes ont bondi de 66,5 % pour atteindre 5 685,9 milliards de francs CFA.
Le métal jaune n’est pas une nouveauté au Burkina Faso. Son poids, en revanche, change de nature. Les produits miniers, essentiellement l’or, représentent désormais 94,1 % de la valeur des exportations, contre 89,1 % un an plus tôt. Depuis 2022, le pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré a fait de la mine un instrument de souveraineté : réforme du Code minier en 2024, création de la Société de participation minière du Burkina Faso (Sopamib), qui contrôlait trois mines industrielles en mai selon le site Le Brief, montée en puissance de la Société nationale des substances précieuses (Sonasp) dans la collecte de l’or artisanal. Fin 2025, toujours selon Le Brief, le pays comptait quinze mines industrielles en exploitation, pour une production estimée à 51,5 tonnes. Le 11 octobre, le ministre de l’Énergie, des Mines et des Carrières, Yacouba Zabré Gouba, revendiquait environ 2 500 milliards de francs CFA de recettes minières directes entre 2022 et 2025, selon le site Yeclo.
Le premier enseignement est arithmétique. Selon les données de la DGEP relayées par La Nouvelle Tribune, la production d’or industriel n’a progressé que de 11,2 % sur les huit premiers mois de l’année, à 36,483 tonnes. La valeur exportée a crû près de six fois plus vite. L’essentiel du gain tient donc au cours mondial, qui s’établissait encore autour de 4 120 dollars l’once le 21 octobre, selon le négociant USAGOLD. Le Burkina Faso vend à peine plus de métal ; il le vend beaucoup plus cher. Ce n’est pas un reproche, c’est un constat : il s’agit d’une rente de conjoncture, que le pays n’a pas créée et qu’il ne contrôle pas. La croissance des exportations ralentit d’ailleurs déjà, passée de 72 % fin mars à 57,7 % fin août.
Le deuxième enseignement est plus inquiétant. Hors de l’or, la base exportatrice se rétracte. Si le coton progresse de 45 %, soit 40,2 milliards de francs CFA supplémentaires, la noix de cajou recule de 44,8 % et le sésame de 47,8 %. Plus frappant, les importations d’engrais se sont effondrées de 97,9 %, soit 108,2 milliards de moins, selon APA. Ce chiffre mérite mieux qu’une ligne dans un tableau, au moment où le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS) juge préoccupante la situation alimentaire et fourragère de la campagne 2026. Il traduit soit une substitution par une production locale que les statistiques ne montrent pas encore, soit un sous-investissement agricole qui se paiera en rendements.
Côté importations, en hausse de 11,4 % à 3 204,6 milliards de francs CFA, la structure en dit long. Les biens de consommation pèsent 67,3 % du total, les biens d’équipement 16,1 % seulement. Les produits pétroliers autres que le brut ont augmenté de 191,8 milliards, soit 18,8 %. Autrement dit, la manne aurifère finance d’abord la consommation et le carburant, beaucoup moins l’outil productif. C’est le schéma classique de la rente : une balance commerciale flatteuse, une économie qui ne se diversifie pas, et une vulnérabilité concentrée sur un seul prix, fixé à Londres et à New York.
Ouagadougou n’ignore pas le piège. Le 21 mai, le Conseil des ministres a créé le Fonds souverain minier d’investissements du Burkina Faso, alimenté par les recettes perçues lorsque les cours dépassent des prix de référence, pour financer infrastructures et projets industriels à partir de 2027, rapportait Le Brief. L’idée est saine : mettre de côté la part conjoncturelle de la rente plutôt que de la consommer. Sa crédibilité dépendra de deux conditions encore incertaines : des prix de référence publics et prudents, et une gestion protégée des urgences budgétaires d’un État confronté aux groupes jihadistes. Le ministre Gouba fait valoir que la capacité électrique installée est passée de 501 mégawatts en 2022 à plus de 812 mégawatts en octobre 2026. La rente, plaide le gouvernement, construit déjà.
Reste que le pari repose sur un cours que personne ne maîtrise. L’once a reculé quatre séances d’affilée cette semaine, selon CNBC, sous l’effet d’une flambée pétrolière qui ravive les craintes d’inflation. Un repli de quelques centaines de dollars suffirait à amputer l’excédent, alors que la facture de carburant, elle, ne baisserait pas. Le Burkina Faso traverse une parenthèse dorée dont il ne fixe ni la durée ni le prix.
La question n’est donc pas de savoir si l’or sauve les comptes extérieurs du pays : il les sauve, et de loin. Elle porte sur ce que le Burkina Faso aura bâti quand le cycle se retournera. Des routes, des centrales, une filière de transformation, un fonds souverain réellement alimenté, ou seulement le souvenir d’un excédent record. Le Fonds souverain minier, s’il est alimenté avec rigueur dès 2027, sera le premier indicateur à surveiller. Pour l’heure, la réponse tient dans un chiffre, celui de la dépendance : 94,1 %.