Mardi 3 novembre, à l’état-major des Forces armées béninoises à Cotonou, le général Fructueux Gbaguidi recevait son homologue haïtien, le lieutenant-général Derby Guerrier, venu solliciter l’expertise de ses troupes. Vingt-quatre heures plus tard, le président du Bénin, Romuald Wadagni, le remplaçait. Le Conseil des ministres du mercredi 4 novembre a nommé le général de corps d’armée Abou Issa chef d’état-major général, et renouvelé d’un même mouvement les commandements de l’armée de terre, de l’armée de l’air, de la marine et de la garde nationale. Aucune raison officielle n’a été avancée, relève RFI. Ce silence n’empêche pas la lecture : moins de six mois après la formation de son premier gouvernement, le chef de l’État se dote d’une hiérarchie militaire à lui, sans rompre avec celle dont il hérite.
L’héritage pèse lourd. Élu en avril 2026 pour sept ans, après dix années au ministère de l’Économie sous Patrice Talon, selon l’AFP, Romuald Wadagni n’a pas de passé militaire et commande une armée qui a failli basculer. Le 7 décembre 2025, le lieutenant-colonel Pascal Tigri annonçait à la télévision nationale la destitution de Patrice Talon. Le putsch a été déjoué le jour même, avec l’appui du Nigeria puis de la France. D’après Afrik, qui cite plusieurs sources militaires, les mutins avaient visé les domiciles d’Abou Issa, alors chef de l’armée de terre, et du colonel Faïzou Gomina, chef de la garde nationale ; tous deux ont été retenus en otages, puis libérés par l’armée dans la nuit du 7 au 8 décembre.
Le choix d’Abou Issa récompense donc une fidélité éprouvée dans la pire des circonstances. À 60 ans, cet ancien enfant de troupe du Prytanée militaire de Saint-Louis, au Sénégal, entré dans l’armée le 1er octobre 1986 et passé par l’École de guerre de Pékin en 2012, connaît aussi les couloirs du pouvoir : il a servi au cabinet militaire de la présidence avant de diriger l’armée de terre à partir d’avril 2022. RFI rappelle que Fructueux Gbaguidi et lui sont des amis d’enfance, surnommés « les frères ». Le général sortant, en poste depuis le 6 avril 2022, devient secrétaire permanent du Conseil national de défense et de sécurité. Faïzou Gomina, aujourd’hui général de brigade, passe conseiller à la coopération militaire internationale. Personne n’est sanctionné : tout le monde change de bureau.
La nouveauté se lit un cran plus bas. Le colonel André Dokoui Fofo, nommé à la tête de l’armée de terre, est présenté par RFI comme le chef de l’opération Mirador, le dispositif antiterroriste du nord. Lancée en 2022 aux frontières du Burkina Faso et du Niger, Mirador mobilisait environ 3 000 soldats sur huit bases avancées, selon le magazine ADF en février 2026, qui citait une estimation de 217 militaires tués au combat depuis son lancement, dont 54 dans une seule attaque du 17 avril 2025. Dans la nuit du 25 au 26 mai dernier, à Kourou Koualou, plusieurs centaines d’hommes armés à moto ont encore attaqué deux positions, tuant quatre soldats, d’après RFI.
Le bilan de Fructueux Gbaguidi n’a rien d’un échec : RFI lui attribue la refonte de l’architecture de défense du nord, l’introduction des drones et la modernisation de l’enseignement militaire. Mais aucune nomination ne corrige la contrainte principale, qui se trouve de l’autre côté de la frontière. Depuis le départ du Niger et du Burkina Faso de la CEDEAO, le partage de renseignement s’est réduit, et les soldats béninois ne peuvent plus poursuivre les assaillants au-delà de la ligne, selon ADF. Le porte-parole du gouvernement, Wilfried Houngbédji, le résumait devant ADF : « Notre situation serait plus facile si nous avions une meilleure coopération avec les pays qui nous entourent. » Niamey et Ouagadougou reprochent de leur côté à Cotonou sa proximité avec la France, note l’AFP.
La tension se loge là. En réorganisant ses généraux, Romuald Wadagni traite d’abord un risque intérieur, celui d’une armée que le président ne contrôlerait pas, et seulement ensuite un risque extérieur que ses décrets n’atteignent pas. La Défense est confiée depuis mai à un ministre délégué rattaché directement au chef de l’État, Gildas Agonkan, et le Conseil national de défense et de sécurité dépend de la présidence. Ancien ambassadeur à Niamey, rappelé en février 2025 après une sortie dont la nature n’a jamais été rendue publique, Gildas Agonkan aurait pu servir de canal vers les militaires nigériens. Rien n’indique à ce stade que cette carte soit jouée, et la frontière avec le Niger, fermée depuis le putsch de juillet 2023, reste le symbole de cette panne.
La mission de Derby Guerrier ajoute un paradoxe flatteur. Haïti, aux prises avec des gangs qui contrôlent une partie de son territoire, vient chercher à Cotonou l’instruction de ses troupes, selon Bénin Web TV. L’armée béninoise exporte donc un savoir-faire au moment même où elle paie le prix fort sur son propre sol. Cette réputation vaut capital diplomatique, à condition de ne pas masquer l’usure d’unités engagées depuis quatre ans sans profondeur stratégique.
Abou Issa devait prendre officiellement ses fonctions ce vendredi 6 novembre, selon La Nouvelle Tribune. Un mois plus tard, le Bénin marquera le premier anniversaire de la tentative de coup d’État, et le nouveau chef d’état-major sera jugé sur deux fronts. Dans les casernes, il devra prouver que la cohésion retrouvée survit au renouvellement des chefs. Au nord, il lui faudra montrer que l’arrivée d’un homme de Mirador à l’armée de terre change la conduite de la guerre, et pas seulement l’organigramme. Reste la question que le communiqué du 4 novembre laisse entière : un président peut choisir ses généraux, mais il ne choisit pas ses voisins, et c’est de là que viennent les motos.